31 – LES AILES DE L’ÂME – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Ainsi, pour Ficin, la musique possède le pouvoir d’agir sur les mondes, aussi bien céleste que terrestre. Pour illustrer cette conception il fait souvent référence à l’antique poète et théologien Orphée. Nous savons déjà que, dans sa jeunesse, il avait traduit ses hymnes et les avait chantés en s’accompagnant de sa lyre (voir la deuxième partie). Côme de Médicis l’Ancien, seigneur de Florence, lui prescrit, dans une lettre le priant de venir lui lire le livre de Platon sur le Bien, de ne pas se présenter à lui sans sa lyre orphique.[1] Ses contemporains n’hésitent pas à voir en lui un nouvel Orphée. Son correspondant le poète hongrois Janus Pannonius rappelle, dans une lettre qu’il lui adresse, qu’il a « ramené à la lumière le son antique de la cithare, le chant et les hymnes orphiques jusque là livrés à l’oubli ».[2] Mieux encore, dans des vers dédiés à Ficin, datés de 1473, l’humaniste florentin Ange Politien compare son maître Marsile à Orphée :

Souvent de sa docte lyre il écarte les lourds soucis
et de ses doigts aigus il soutient sa voix
tel Orphée modulant le chant apollinien
a charmé, à ce qu’on dit, les fauves de la Thrace.
Son chant pourrait adoucir les lions de Marmarique
et les tigres que possède toujours le noir Amanus
De la cime caucasienne il arracherait la dure roche
comme les pierres qui se cachent dans les gouffres de Sicile.[3]

Politien évoque ici pouvoir de fascination de la musique d’Orphée, capable d’agir sur les bêtes et même sur les roches. Ficin y fait également allusion dans une lettre addressée à son ami Giovanni Cavalcanti :

J’ai souvent imploré Apollon d’apprendre à notre lyre ces chants d’Orphée et d’Amphion, grâce auxquels, dans les temps anciens, ils déplaçaient les chênes et les rochers, afin que je puisse vous attirer jusqu’ici, puisque dans mon esprit vous êtes faits de bois et de pierre.[4]

Cet épisode du mythe d’Orphée a fait l’objet de nombreuses représentations depuis l’Antiquité. L’une d’elles, contemporaine de Marsile Ficin, nous intéresse en particulier. Il s’agit d’un dessin (fig. 1), attribué à Maso Finiguerra, issu d’un carnet dont il a déjà été question ici (voir l’épisode 30, 1ère partie).

Fig. 1. Maso Finiguerra, Orphée joue de la lyre devant les bêtes sauvages, Florence, vers 1465-1470.

Le théologien-poète joue de la lyre devant un parterre d’animaux de toutes sortes, tenant son instrument juste devant sa poitrine (fig. 2).

Fig. 2. Maso Finiguerra, Orphée joue de la lyre devant les bêtes sauvages (détail), Florence, vers 1465-1470.

L’adéquation entre l’instrument et la poitrine du musicien n’a peut-être pas ici qu’une fonction esthétique. La carte de la Tempérance dissimule dans son graphisme une image de nature similaire, mais là, la correspondance entre la poitrine du musicien et son instrument est poussée jusqu’au parachèvement. Si l’on observe attentivement le corsage de la figure féminine, on peut aisément reconnaître la forme de l’instrument avec, en vert, la caisse de résonnance ; en bleu les bras ; en rouge le joug où viennent s’attacher les cordes (fig. 3).

Fig. 3. Nicolas Conver, Tempérance (mise en évidence de la lyre cachée), 1760.

La figure de Tempérance opère ainsi, par un jeu visuel, la fusion du corps du musicien avec son instrument. Cette image semble faire écho à une lettre de Ficin adressée à son ami Giovanni Cavalcanti. Celui-ci avait demandé à Marsile de « chanter une palinodie » à Saturne car Ficin s’était plaint auprès de lui de son horoscope, dans lequel l’astre de la mélancolie pesait à ses yeux un poids écrasant. Ficin lui répond qu’il a raison de lui demander cela, mais qu’il le fait avec tant de justesse que par l’acte même d’écrire, il fait lui-même ce qu’il prescrit à Ficin. Appelant son ami « mon cœur », il lui dit que les mots qu’il a écrits, résonnant dans le cœur de Ficin, accomplissent en lui cela même qu’il lui demande :

Et bien que tu prescrives justement, cependant tu écris des choses inutiles. Bien sûr, si à mon cœur chantant retentissent nécessairement en écho les cavités de ma poitrine, il s’ensuit que quand tu chantes, mon cœur, je chante avec toi. [5]                

Ici Ficin fait allusion à la propriété qu’ont les instruments de consonner. L’action portée sur un instrument peut en faire entrer d’autres, placés à proximité, en résonance. De la même manière, quand Cavalcanti chante, la poitrine de Ficin entre en résonance et il chante ainsi avec son ami. Par cette analogie musicale, c’est bien évidemment la capacité humaine d’empathie que Ficin a en tête. Le cœur humain est ainsi vu comme un résonateur capable de s’accorder avec d’autres. C’est probablement cette idée qui se cache dans la figure de la lyre cachée au creux de la poitrine de Tempérance.

Les cordes de cette lyre n’ont par conséquent pas besoin des mains de la Tempérance pour être actionnées. Cette dernière les utilise pour tenir deux pichets entre lesquels semble s’écouler un fluide. De quoi s’agit-il ?

À suivre dans la quatrième partie.


[1] M. Ficin, Correspondance. cit., p. 27.

[2] M. Ficin, Opera, cit., p. 872.

[3] Cf. P. O. Kristeller, Supplementum Ficinianum, II, Florence, Olschki, 1937, p. 281. Traduction Cynthia Munro Pyle in Le thème d’Orphée dans les œuvres latines d’Ange Politien, in « Bulletin de l’Association Guillaume Budé : Lettres d’humanité », n°39, décembre 1980. pp. 408-419, ici p. 417

[4] M. Ficin, Opera, cit., p. 844.

[5] M. Ficin, Opera, cit., p. 732-733.


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