32 – VÉNUS DANS LE MONDE – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

Un oiseau semblable au merle.

Dans son commentaire sur les Ennéades de Plotin, Ficin condense en quelques lignes les principaux éléments que l’on observe dans l’Étoile du tarot de Marseille :

En termes propres, il [Plotin] appelle ici “vie mobile” la puissance génitale qui s’écoule ainsi continuellement hors de la substance même de la vie supérieure, comme le souffle de celle-ci ; de même qu’ici le mouvement s’écoule depuis notre âme dans la pulsation vitale. Cette faculté génitale versée dans la matière surtout depuis l’âme du monde en même temps que depuis les âmes mondaines de toutes les planètes et dominant la matière, Plotin l’appelle raison du monde génitrice des animaux mortels. Mais il dit que les formes de ces animaux existent dans le monde supérieur, c’est-à-dire le monde intellectuel. De là ainsi elles sont venues par la raison séminale dans la matière, comme ce que disent un grand nombre de gens : que les formes des choses terrestres dérivent des formes célestes, étant jaillies de là-bas vers ici par des rayons lumineux. De fait, on ne peut penser ni que les formes naissent de cette matière informe, ni l’ordre depuis les choses en désordre par hasard, ni le mouvement stable à partir de la nature absolument instable. [1]

Dans ces lignes, nous retrouvons la “puissance génitale” représentée par la femme nue accroupie ; l’idée d’écoulement vital en mouvement observé à l’embouchure des cruches, le rôle intermédiaire des astres comme modèles des formes terrestres, lequels apparaissent comme des étoiles dans la partie supérieure de la carte. La dernière phrase conclut que les formes nées de la matière ne naissent pas de ce chaos qu’est la matière elle-même, mais du monde supérieur qui est source de toute intelligence. Cette remarque qui peut sembler purement théorique est probablement une réponse à une question pertinente au temps de Ficin : si tout ce qui est généré dans le monde physique tient sa forme du monde supérieur, que penser de la génération spontanée ? Jusqu’au 18ème siècle, en effet, les savants pensaient – à la suite d’Aristote – que des êtres vivants pouvaient surgir spontanément de la matière inanimée.

Ficin aborde cette grande question à plusieurs reprises dans sa Théologie platonicienne. Dans un passage, il évoque la puissance de vie évoquée précédemment sous le nom de “qualité” ; l’opposant à la matière inanimée, qu’il appelle “quantité” :

Mais ce n’est pas sans raison qu’au moment même où elle naît, la qualité se disperse à travers la largeur et la profondeur de la matière, et elle est plongée pour ainsi dire dans le cours du Léthé. Le résultat est qu’avant de faire quoi que ce soit, elle est dans une certaine mesure vaincue par la matière qui en quelque sorte la corrompt. Donc sa puissance ne domine jamais par elle-même la nature. C’est pourquoi jamais elle ne se mettra en mouvement par elle-même, si elle n’est pas renforcée par une cause supérieure. Elle est certes renforcée et dirigée par une sorte de vie qui engendre la vie et le sens, même d’un limon sans vie, quand naissent des grenouilles et des mouches, et qui de la seule et vile matière du fumier fait naître des fleurs variées de toute beauté au moyen de semences variées et très belles qui, puisqu’elles ne se trouvent pas la plupart du temps dans le fumier, sont nécessairement dans la vie elle-même.[2]

Ficin, par conséquent, tire exemple de phénomènes que la science de son temps expliquait par la génération spontanée (les fleurs qui poussent d’elles-mêmes dans le fumier, les grenouilles qui naissent dans le limon) pour expliquer que la vie venue d’en haut, en envahissant totalement la matière du monde, confère totalement la vie à cette matière, qui devient elle-même, d’inanimée qu’elle était, capable à son tour d’engendrer spontanément des formes sans qu’une semence corporelle spécifique en ait été la cause immédiate. Ficin revient sur cette question délicate dans un autre passage de sa Théologie platonicienne, dans lequel il traite des “puissances séminales” :

Mais les puissances séminales sont-elles causes principales dans les semences des vivants ? Nullement. En effet, ce n’est pas l’espèce même qui provient de l’une d’elles, mais plutôt une particularité de l’espèce et chacune d’elles tire son origine d’autre chose dans la même espèce. Il faut donc recourir à la nature universelle qui renferme les raisons universelles de toutes les espèces. Oui, à la nature, mère de tout ce qui existe sur terre, d’autant plus que souvent les semences corporelles font défaut à des plantes et à des animaux qui naissent çà et là spontanément.[3]

Ainsi, pour Ficin, ce qui fait la génération dans la nature, ce n’est pas seulement la semence, mais une “nature universelle”, infuse à tout le monde physique, qu’il qualifie de “mère de tout ce qui existe sur terre”. C’est ce qui explique, selon lui, la naissance spontanée des plantes et animaux dépourvus de semences corporelles. Pour Ficin, la génération spontanée démontre l’existence d’une Nature qui est la mère universelle de tout ce qui vit. Cette idée réapparaît une nouvelle fois au livre IV de la Théologie platonicienne :

Il est évident que l’art de la nature, parce qu’il engendre ou tire du fond de la matière des formes substancielles, opère complètement par des raisons essentielles et perpétuelles. Nombreux sont les êtres animés qui naissent tant dans la terre que dans l’eau de la seule décomposition, sans aucune semence corporelle […] Tout cela montre qu’il y a partout sur la terre et dans l’eau, dans une nature industrieuse et vitale, des semences spirituelles et vivifiantes de toute sorte qui, d’une part, engendrent par elles-mêmes et qui, d’autre part, réchauffent les semences abandonnées par les animaux. [4]

Sans surprise, la génération spontanée est à nouveau évoquée par Ficin dans ses Trois livres de la vie, ici avec quelques exemples précis : 

En outre, comme certains hommes, en réchauffant des œufs, même sans vie animale, leur procurent la vie de l’univers, et souvent en préparant au moment opportun certaines matières, sans œufs ou semences visibles engendrent des animaux : de même le scorpion à partir du basilic ; à partir du bœuf, les abeilles ; à partir de la sauge, un oiseau semblable au merle. C’est-à-dire qu’ils apportent la vie du monde à certaines matières au moment opportun.[5]

Quel est donc cet oiseau semblable au merle, qui naît de la sauge ? Sans nul doute, Ficin l’emprunte à un traité médiéval attribué à Albert le Grand sur les vertus des plantes et des pierres, le Liber de virtutibus herbarum, lapidum et animalium. Là, dans un paragraphe consacré à la sauge, est évoqué le rôle de cette plante aromatique dans la génération spontanée d’un animal étrange :

La sauge […] Cette herbe, pourrie sous le fumier dans un pot de verre engendre un oiseau ayant une queue de serpent et des ailes à la manière du merle.[6]

En reprenant cet exemple de génération spontanée, Ficin le simplifie: la sauge n’est plus à l’état de fumier, et l’oiseau perd sa queue de serpent. Cependant, c’est sous cette forme simplifiée qu’il apparaît dans la carte de l’Étoile du tarot de Marseille (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, L’Étoile (détail), 1760.

La plante apparaît ici sous sa forme arbustive: on reconnaît ses feuilles en forme de langues (fig. 2).

Fig. 2. La récolte de la sauge (Tacuinum sanitatis, Pavie ou Milan, 14e siècle).

Quant à l’oiseau, de couleur noire, il ressemble fortement au motif héraldique appellé merlette. Il s’agit certainement d’une représentation du merle né sans œuf de la sauge que Ficin avait décrit dans son De Vita comme exemple de génération spontanée.

Cet oiseau dans la carte de l’Étoile semble adresser un clin d’oeil à la génération spontanée et apporter un nouvel indice de la présence au sein du monde physique d’une puissance de vie venue des cieux.


[1] M. Ficin, Commentary on Plotinus. Volume 4. Ennead III, part 1,  Cambridge, Mass., I Tatti, 2017, pp. 136-138 (commentaire sur Ennéades, III, 2, 4).

[2] M. Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. I, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les belles Lettres, 1964, p. 51 (I, 3).

[3] Ficin, Théologie platonicienne, vol. II, cit., p. 117 (XI, 4).

[4] Ficin, Théologie platonicienne, vol. I, cit., p. 147 (IV, 1).

[5] M. Ficin, Three Books on Life, éd. et trad. C. V. Kaske et J. R. Clark, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2002, p. 387 (III, 26).

[6] Isabelle Draelants, Le Liber de virtutibus herbarum, lapidum et animalium. Un texte à succès attribué à Albert le grand, Florence, Edizioni del galluzzo, 2007, p. 384.


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