32 – VÉNUS DANS LE MONDE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Ficin, à la suite de Plotin, considère donc deux Vénus, l’une divine et céleste, l’autre liée au monde. Il identifie cette dernière avec l’âme du monde. Dans son commentaire sur les Ennéades de Plotin, il décrit comment cette âme du monde agit dans le monde grâce à la nature et aux astres. L’âme du monde choisit le cours du monde une fois pour toutes à l’origine. Ensuite, ce choix est réalisé concurremment par la nature vivante et par les âmes des planètes et des étoiles, qui sont les instruments de l’âme du monde :

L’âme du monde, ayant contemplé cet univers depuis le commencement du monde dans la série même des idées, choisit une seule fois en même temps par un choix général tout le cours du monde, donnant ainsi pour vrai ce qui adviendra. Entretemps la Nature vivante qui est son image et lui est soumise réalise sans choix tout le cours du monde. Les âmes individuelles des planètes et des étoiles aussi se comportent de la même manière vis à vis de Dieu et du monde, et jusqu’au point où elles s’accordent avec l’âme du monde pour que toutes leurs actions dans le monde, soit de leur volonté, soit de la Nature, puissent justement être appelées action de l’âme du monde.[1]

Ainsi, l’univers est-il vu comme un grand animal vivant dont les différentes parties corporelles sont les corps célestes, d’une part, le monde naturel d’autre part:

Toutes les choses corporelles sont donc des parties de l’animal du monde. Toutes les actions des choses naturelles sont des mouvements de cet animal. Toutes les révolutions du monde sont les gestes et comme les paroles de celui-ci. Rien, que ce soit en lui ou hors de lui, n’est ou ne devient fortuitement. Car toutes les choses se rapportent aux raisons séminales qui sont implantées en elles ou, plus haut, à leurs modèles idéaux. Par conséquent toutes les choses individuelles soit proviennent de l’ordre, soit retournent aussitôt à l’ordre.[2]

Le dessein poursuivi par l’âme du monde se construit donc continuellement dans le monde corporel, avec un programme d’action inscrit dans des “raisons séminales”, qui sont comme les potentialités en germe des choses à venir, et qui vont s’exprimer d’abord dans le ciel à travers les astres puis, de là, dans le monde :

Toutes les puissances des choses naturelles sont d’abord dans les raisons séminales communes à la nature. De là bientôt elles ont été traduites dans les astres du monde et dans leurs figures, tant les mobiles que les fixes ; de là dans les espèces de choses naturelles, dans lesquelles ensuite se cachent les forces étonnantes [qui agissent] sur les éléments et à partir de ces figures du ciel aussi des forces [qui agissent] prodigieusement sur des figures inférieures.[3]

Les mouvements des étoiles et des planètes témoignent de la vie de ce grand animal universel, comme le pouls chez les animaux et la nutrition chez les plantes :

L’âme de chaque étoile, contemplant les idées et les principes de toutes les choses a toujours en soi une connaissance certaine de l’univers – que tu veuilles l’appeler intellectuelle ou rationnelle –, mais en même temps elle perçoit les choses corporelles avec son corps céleste. […] Note que ce mouvement circulaire du ciel n’est pas une altération – car il ne modifie pas la forme – et n’est pas non plus local – parce qu’il ne change pas de lieu –, mais il est vital : c’est-à-dire acte propre et indice de sa vie intérieure, car agir en soi et se mouvoir hors de l’intime est propre à ce qui vit. Mais le mouvement du ciel est comme celui des pulsations et du cœur chez les animaux et la nutrition chez les plantes.[4]

Le monde d’en-bas, qualifié de sublunaire, est en lien avec le monde supérieur. Ce qui est manifesté dans le ciel par les mouvements des constellations et les planètes est réalisé par les natures dans le monde sublunaire :

Dans les diverses planètes du monde et leurs parties ainsi que dans les étoiles, les puissances sont naturellement variées. Il y a aussi des puissances variées dans les différentes figures constituées là de manière stable par des étoiles ensemble : des puissances stables, dis-je. Et ensuite se lèvent différentes puissances dans les différentes figures qui arrivent entre les étoiles par la variété perpétuelle de leur mouvement. En tout cas, par suite de ces puissances – tant celles des natures que celles des figures –, s’ensuivent les choses qui sont sous la Lune : mais de là elles sont faites en partie comme par nécessité – comme ceux-là qui, dansant, étant pris par la main, sont emportés – ; mais en partie comme une plus libre consonance – comme ceux-là qui se démènent de joie et chantent et dansent avec plaisir en suivant le son et le chœur. Ces figures célestes signifient les inférieures, mais les natures ensemble avec les figures produisent en fonction de la disposition de la matière. Mais beaucoup de figures signifient des choses qu’elles ne réalisent pas dans le ciel, mais ailleurs.[5] 

La carte de l’Étoile du tarot de Marseille semble mettre en scène les différentes parties de cet animal du monde : en bas le monde naturel, peuplé de vie animale (la femme, l’oiseau) et végétale (herbes et arbustes) ; en haut le monde céleste constellé d’astres. Dans la partie supérieure de la carte, les sept plus petites étoiles pourraient représenter la constellation des Pléïades, parfois appelée “les sept sœurs”, qui était connue depuis l’Antiquité (fig. 1).

Fig. 1. Les Pléiades, miniature du codex Aratea de Leyde, vers 825 (Bibliothèque de l’Université de Leyde)

Ficin lui-même évoque cette constellation dans un chapitre de son traité De vita intitulé “Sur les puissances et l’utilité des étoiles fixes” :

Les astrologues enseignent que certaines très grandes étoiles qui ont été découvertes par Hermès [Trismégiste], possèdent un pouvoir très important […] Au 22ème degré [du Taureau], les Pléiades, astre lunaire et martial : ils lui soumettent le cristal, l’herbe diacedon, la graine de fenouil. Ils estiment qu’il confère une vue aiguisée.[6]

Comme l’ont bien montré Carol Kaske et John Clark, ces lignes de Ficin reprennent substantiellement un traité hermétique, le De quindicim stellis, quindicim lapidibus, quindecim herbis et quindicim imaginibus.[7] Les étoiles apparaissent ici rangées selon l’ordre des signes du zodiaque, qui correspondent chacun à un mois de l’année. Les Pléiades sont ainsi reliées au signe du Taureau, dans lequel, en astrologie, Vénus a son domicile. Le traité hermétique confère d’ailleurs aux Pléiades le tempérament de Vénus.[8] Si c’est bien cette constellation qui est représentée dans la carte de l’Étoile, cela confirmerait le caractère vénusien de cette dernière, que nous avions déjà observé (voir la première partie).

Quoi qu’il en soit, pour Ficin donc, la constellation des Pléiades possède un pouvoir particulièrement important, qui porte sur des objets du monde physique (le cristal, des plantes, la vue…) Cela s’inscrit parfaitement dans sa conception de l’univers comme un organisme unique composé de membres interreliés et en correspondance les uns avec les autres : l’animal univers. La carte de l’Étoile, en posant un décor naturel complet, qui embrasse l’univers dans sa totalité, des étoiles fixes aux plus petites herbes, correspond bien à cette conception. Mais dans ce panorama, quel pourrait être le rôle joué par la femme aux cruches ?

À suivre dans la troisième partie.


[1]M. Ficin, Commentary on Plotinus. Volume IV. Ennead III, part 2 and Ennead IV,  Cambridge, Mass., I Tatti, 2017, p. 462 (commentaire sur Ennéades, IV, 4, 35).

[2] Ibidem.

[3] Ibid, pp. 462-464. Sur les “raisons séminales”, voir H. Hirai, Le concept de semence dans les théories de la matière à la Renaissance : de Marsile Ficin à Pierre Gassendi, Turnhout, Brepols, 2005.

[4] Ficin, Commentary on Plotinus, cit., pp. 420-422 (commentaire sur Ennéades., IV, 4, 8).

[5] Ficin, Commentary on Plotinus, cit., pp. 460-462 (commentaire sur Ennéades, IV, 4, 34).

[6] M. Ficin, Three Books on Life, éd. et trad. C. V. Kaske et J. R. Clark, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2002, p. 277 (Ennéades, III, 8, 6).

[7] M. Ficin, Three Books on Life, cit., p. 277 note 1 et p. 437. Sur ce traité, voir A.-J. Festugière, La Révélation d’Hermès Trismégiste, Paris, Les Belles Lettres, 2006, vol. 1, pp. 160-186.

[8] A.-J. Festugière, La Révélation d’Hermès Trismégiste, cit., vol. 1, p. 175 : « natura autem eius est natura Lunae et complexio eius Veneris. »


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