32 – VÉNUS DANS LE MONDE – QUATRIÈME PARTIE

Suite de la troisième partie.

Les deux cruches

Dans son commentaire sur le Philèbe de Platon, Ficin décrit encore la génération du monde comme une cascade issue de la substance divine (Vénus céleste) dans laquelle sont les Idées, par laquelle est produite la Nature (Vénus du monde) contenant les semences, Nature qui implante dans le monde les formes des choses qui y poussent :

Il y a, au-dessus du corps du monde et de la Nature de celui-ci, une certaine essence incorporelle, laquelle agit elle-même en premier, et tout ce que le monde fait, il le fait grâce à la puissance imprimée au monde par la Nature. Toutes les formes des choses qui poussent dans la matière sont des formes qui arrivent par la puissance de cette Nature. Donc dans la Nature même se trouvent les semences des formes. Et parce que la Nature agit par la puissance de l’essence supérieure, toutes les semences qui sont dans la Nature sont, dans cette essence, les raisons que nous appelons Idées. Donc la fécondité de la substance divine produit la Nature féconde, à partir de laquelle sont délivrées dans la matière des progénitures variées. [1]

Ici encore, les termes employés dans la dernière phrase évoquent fortement la parturition, avec partus signifiant l’accouchement, l’enfantement et le verbe educo pour l’action de délivrer.

Enfin, dans sa Théologie Platonicienne, Ficin transpose la distinction entre fécondité intellectuelle et fécondité physique en une opposition entre deux Natures, l’une dite “intellectuelle”, l’autre “nue” :

La nature nue considère tel ou tel bien, la nature intellectuelle considère le bien universel. Par conséquent la cause qui agit par la nature nue est, par rapport à la cause qui agit par la nature intellectuelle, ce qu’est une cause particulière par rapport à une cause universelle et ce qu’est l’ouvrier par rapport à l’architecte. C’est pourquoi l’architecte de l’univers opère par la nature intellectuelle dans la mesure où il est intellectuel […] Jusqu’à présent nous avons démontré que la cause première produit ses effets par un ordre multiple de la sagesse plutôt que par la nécessité de la nature nue et simple.[2]

Dans la carte de l’Étoile du tarot de Marseille, la jeune femme qui déverse le contenu de ses cruches est nue, comme celle des deux Natures de Ficin qui opère en tant qu’ouvrière dans le monde. Mais que signifient ces cruches et quelle est la substance qui semble en jaillir ?

Nous avons déjà observé la présence de deux cruches dans la Tempérance du tarot de Marseille (voir l’épisode 31, 4ème partie), et nous avions émis l’hypothèse que ces ustensiles y représentaient deux forces dont la tension en l’âme permet d’en réaliser l’accord : puissance de vie qui infuse le monde, d’une part ; puissance de jugement, qui porte sur le monde, d’autre part. Se pourrait-il que les deux cruches dans l’Étoile représentent les mêmes forces dans le contexte particulier illustré par la carte ? Il s’agirait de mettre en scène le rôle de ces deux puissances comme sources de la vie qui anime le monde entier (fig. 1).

Fig. 1. Comparaison des cruches de la Tempérance (à gauche) avec celles de l’Étoile (à droite).

Un texte de Marsile Ficin, tiré de son commentaire aux Ennéades de Plotin, intitulé “Comment ce monde est créé par ce qui est au-dessus de lui et puis dégénère” compare la création du monde physique au développement naturel consécutif à un ensemencement :

De quel manière ce monde vient-il de ce qui est au-dessus de lui ? Assurément comme à partir d’une graine quelconque plus simple se multiplie partout naturellement un germe multiple, de même la fécondité de ce qui est en haut se produit dans le monde : accroissement très abondant. La puissance énorme de ce qui est en haut prend dans ce monde une ample dimension ; cet acte vivifiant passe en ce monde comme mouvement et l’éternité devient le temps.[3]

Ficin poursuit en définissant la source de cette création continue du monde comme une “essence-et-vie” primaire qui engendre les “essences-et-vies” de toutes les choses, c’est-à-dire qu’elle attribue à chaque chose son essence tout en lui conférant la vie. Cette opération continue est l’œuvre de l’intelligence combinée à la volonté, qui n’est autre que la Nature même en ce monde :

Or si on dit que c’est réalisé par l’intelligence et la volonté, rien n’est ajouté là [en ce monde], car l’intelligence et la volonté, là [en ce monde], sont la Nature même.[4]

Ainsi la Nature se voit-elle dotée de deux puissances combinées ; par l’essence elle produit la matière du monde tandis que par l’intelligence elle lui donne forme :

Donc puisque la Nature fait, elle fait par nécessité ; mais puisque la Nature, ici, est intelligence, elle fait aussi par volonté. Mais comme elle agit et par la Nature volontaire et par la volonté naturelle, elle ne manque pas d’agir par trop de recherche ou de réflexion. Par conséquent si tu as distingué là par la raison l’essence et l’intelligence, tu verras s’écouler de l’essence la matière de ce monde, et sa forme de l’intelligence.[5]

Dans la carte de l’Étoile du tarot de Marseille, les deux cruches pourraient bien être d’une part celle de l’essence d’où s’écoule la matière du monde, tandis que l’autre serait celle de l’intelligence, qui lui donne sa forme. Les deux récipients de l’Étoile seraient ainsi en correspondance avec ceux de la Tempérance : l’essence comme puissance de vie  ; l’intelligence comme puissance de jugement.

À suivre dans la cinquième partie.


[1] M. Ficin, The Philebus commentary, éd. et trad; M. J. B. Allen, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2000, p. 184-186.

[2] M. Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les belles Lettres, 1964, pp. 106-109 (XII, 4). Traduction légèrement modifiée.

[3] M. Ficin, Commentary on Plotinus. Volume 4. Ennead III, part 1,  Cambridge, Mass., I Tatti, 2017, pp. 120-122 (commentaire sur Ennéades, III, 2, 2).

[4] Ibidem.

[5] Ibid.


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