32 – VÉNUS DANS LE MONDE – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

L’enfantement du monde.

Pour Ficin, l’âme du monde agit  dans le monde corporel de façon bénéfique grâce à sa “vie végétative”. Dans son commentaire aux Ennéades de Plotin, il évoque cette vie végétative comme s’il s’agissait d’un fluide. En effet, elle est “versée” dans le corps du monde et des bienfaits “s’en écoulent” :

L’âme intellectuelle du monde et de chaque planète et étoile possède une vie végétative versée dans son corps, par laquelle sont conférés, selon ses capacités, non par choix, mais générés naturellement et mis en mouvement, les suites et bénéfices à ce qui est capable de les recevoir. Tout ce qui s’écoule d’une telle vie, afflue ici vital et bénéfique.[1]

Ce flux vital qui irrigue le monde, Ficin le compare à la vie qui anime les membres du corps humain :

De même que notre vie végétative vivifie chacun de nos membres – bien qu’elle se répartisse diversement aux uns et aux autres, et implante admirablement ses puissances différemment à chaque membre –, de même et avec beaucoup plus d’excellence, l’âme du monde vivifie ensemble toutes les parties du monde – même si c’est d’une manière différente aux unes et aux autres. En outre celle-ci, étant pleine de puissances innombrables et merveilleuses, comme si elle était enceinte et gonflée, se répand abondamment dans le tout : remplissant par des puissances partout admirables chaque chose individuelle mais sutout les membres supérieurs du monde. [2]

Ici à nouveau Ficin évoque l’action de l’âme du monde dans le monde en utilisant des termes qui suggèrent l’état liquide: “se répartir”, “se répandre”, “remplir”… En outre, cette âme du monde est décrite comme enceinte et gonflée au moment où elle se répand. Le choix des termes rapproche ainsi l’action vivifiante de cette vie végétative de l’acte d’enfantement. Dans la carte de l’Étoile du tarot de Marseille, nous l’avons vu, la femme nue déverse le contenu de deux cruches. De plus, l’embouchure d’une des cruches coïncide parfaitement avec son sexe, donnant l’impression que le fluide en jaillit.

Fig. 1. Nicolas Conver, L’Étoile (détail), 1760.

Il faut ici noter que jusqu’au XVIème siècle en occident, la position accroupie est l’une des plus couramment pratiquée pour l’accouchement.[3]

Dans le chapitre suivant de son commentaire aux Ennéades de Plotin, Ficin compare encore cette action de l’âme du monde sur les différentes parties du monde à celle de l’âme des humains sur les membres de leur corps. Ainsi, pour lui, la mécanique du monde, dans tous ses mouvements et actions est régi par une âme. Cependant, cette âme n’agit pas par sa volonté propre mais naturellement. Il qualifie cette action naturelle de « génitale ». Ainsi la Nature est-elle vue comme l’instrument sans volonté propre de toutes les actions de toutes les choses qui se trouvent dans le monde, qu’elles soient minérales, végétales, animales ou même stellaires :

De même que nos membres tiennent de notre âme les forces tant internes qu’externes permettant l’action et le mouvement, de même les membres du monde tiennent les leurs de l’âme du monde. Les actions admirables sur la nature élémentaire dans les pierres, métaux, herbes prouvent qu’il y a dans le monde une âme grâce à laquelle chaque chose possède partout des puissances très grandes. […] Mieux : toute chose qui génère quelque chose [le fait grâce à l’âme]. Et cet ordre des mouvements et des formes est régi par l’âme ; et aussi l’union des contraires et le mouvement de la machine céleste si énorme ; mouvement, ainsi proche de l’âme [du monde], dans lequel l’âme génitale est propagée principalement : par cette âme dans le feu, par le feu dans l’air, par l’air dans les autres [éléments]. Eh bien, cette vie génitale du monde, elle n’agit pas par choix pour ainsi dire actif, ni du fait de son action par l’application de son esprit dans ces choses, mais elle agit ainsi naturellement comme le soleil et le feu ou mieux, comme en nous l’âme végétative. Cette action naturelle est antérieure au choix actif, bien que le choix contemplatif et universel de l’intelligence supérieure soit antérieur à l’action naturelle.[4]

La carte de l’Étoile du tarot de Marseille, en présentant une femme nue accroupie qui déverse, pour partie entre ses jambes, un fluide qui, se répandant tout autour d’elle, semble irriguer le monde paraît illustrer cette idée de vie génitale infuse partout dans le monde que Ficin évoque dans ses écrits. Cette idée qu’il y a une essence commune des choses qui maintient la continuité de l’univers dans toutes ses parties, il lui donne même le nom de Nature du monde :

Les natures individuelles des parties individuelles dans n’importe quel être vivant dépendent d’une seule nature commune de tout l’être vivant par un certain rapport ; selon le même rapport toutes les natures des choses du monde dépendent d’une nature commune de tout le monde. Donc comme la nature de chaque être vivant, contenant en soi naturellement les raisons séminales des parties et des effets naturels, ne s’occupe ni ne réfléchit sans cesse en agissant ni n’est modifiée pendant qu’elle produit des choses diverses (surtout parce qu’elle agit à partir des choses intérieures et qu’elle ne commence pas son travail à partir de choses multiples comme des parties, mais fait venir les choses ensemble à partir d’une seule essence comme de toutes les choses), de même la Nature du monde ne réfléchit pas dans son œuvre, ni ne s’occupe, ni n’est changée complètement. Puisqu’ainsi elle se trouve à l’égard de son œuvre, comme nous disions à l’instant, comme une nature particulière se trouve à l’égard de la sienne, mais cependant bien plus excellement, surtout parce qu’elle est l’instrument de la sagesse éternelle et infinie, qu’elle conduit toujours vers la même sagesse et à son tour par la continuité même – continuité du tout –, elle dirige la matière.[5]

Cette Nature du monde contient en elle-même les raisons séminales, c’est-à-dire les germes de vie qu’elle inscrit dans la matière du monde, correspondant à chaque chose produite et reproduite. On peut noter que nous retrouvons ici, sous d’autres noms, les deux Vénus de Plotin reprises par Ficin: la Vénus céleste ou intelligence supérieure qui est ici la sagesse; la Vénus inférieure inscrite dans le monde qui est ici la Nature. Dans la carte de l’Étoile, cette seconde Vénus prend l’aspect de la femme nue accroupie. Les deux coupes qu’elle tient semblent faire pendant à celles de la Tempérance. Se pourrait-il qu’il y ait quelque affinité entre elles ?

À suivre dans la quatrième partie.


[1] M. Ficin, Commentary on Plotinus. Volume IV. Ennead III, part 2 and Ennead IV,  Cambridge, Mass., I Tatti, 2017, p. 466-468 (commentaire sur Ennéades, IV, 4, 38).

[2] Ficin, Commentary on Plotinus, cit., pp. 464 (commentaire sur Ennéades, IV, 4, 36).

[3] Cf. Hortense Robert, L’évolution des positions d’accouchement en France et dans nos cultures occidentales, « Gynécologie et obstétrique », 2014, pp. 24-28 (HAL : dumas-01076699).

[4] Ficin, Commentary on Plotinus, cit., pp. 466 (commentaire sur Ennéades, IV, 4, 37).

[5] Ficin, Commentary on Plotinus, cit., pp. 426 (commentaire sur Ennéades, IV, 4, 11).


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