33 – LE SOLEIL ET SES ENFANTS – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

Un guide dans la caverne

Dans l’épisode 12, nous avons montré que la carte du Diable du tarot de Marseille illustre, en le christianisant, le récit de la caverne de Platon. Les deux personnages de la carte y figurent les prisonniers liés par les mains et le cou, aux pieds plantés dans le sol, qui ne peuvent voir de la réalité que sa projection déformée sur le mur de la caverne. Dans la République de Platon, toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là. Certains des prisonniers, en effet, trouvent le moyen de se libérer de leurs entraves et de s’extraire de leur enfermement pour émerger à l’air libre où ils regagnent progressivement la vision du réel grâce à la lumière du Soleil. Le Soleil est à prendre métaphoriquement ; il représente l’intelligence divine source de toute connaissance, qui permet aux âmes purifiées et instruites d’accéder à la connaissance des idées.[1] Une fois cette sagesse atteinte, cependant, il n’est pas concédé à ces âmes de demeurer dans la contemplation céleste. Il leur appartient de retourner dans la caverne pour prendre soin des humains restés dans l’obscurité de la caverne :

Là-dessus, repris-je, réfléchis donc Glaucon, que nous ne serons nullement injustes envers les hommes qui chez nous seront devenus philosophes, mais que ce sera le langage de la justice que nous leur tiendrons en leur enjoignant de prendre en outre soin des autres citoyens, en qualité de gardiens. Voici en effet le langage que nous leur tiendrons : […] Mais vous, c’est par nous que vous avez été engendrés, pour être, à l’égard de vous-mêmes comme à l’égard du reste des citoyens, des conducteurs et des rois […] Ainsi, il faut que, chacun à votre tour, vous descendiez à l’endroit où habitent en commun les autres, et que vous partagiez avec eux l’habitude de contempler les images obscures ; car, une fois que vous aurez partagé avec eux cette habitude, vous verrez mille fois mieux qu’eux ce qu’on voit là-bas ; en présence de chaque simulacre vous reconnaîtrez ce que c’est et de quoi c’est le simulacre, pour avoir vu le vrai dans l’ordre du beau comme du juste et du bon.[2]

Ces humains devenus philosophes au sortir de la caverne, il leur faut donc redescendre dans les profondeurs pour partager l’existence des humains demeurés en-bas et les aider à y vivre en exerçant le pouvoir, non par goût, mais par devoir.[3]

Dans sa Théologie platonicienne, Ficin indique quelle est la voie pour sortir de la caverne et oppose l’éducation visuelle de ceux qui se sont libérés à la cécité de prisonniers :

Ensuite, les réalités terrestres qui sont autour de nous à l’extérieur de la caverne, qu’il [celui qui sort de la caverne] les regarde de même, d’abord dans l’eau pendant la nuit à la lumière de la lune, puis directement et de la même manière qu’il contemple dans le ciel, de nuit seulement, les phénomènes célestes. Ensuite, de jour, qu’il regarde d’abord dans l’eau le Soleil et les objets éclairés par lui, puis directement et enfin le soleil au firmament. C’est de préférence en suivant cette méthode qu’il distinguera nettement et facilement chaque objet, et il estimera qu’il était un aveugle abusé et malheureux quand, prisonnier dans la caverne, il s’intéressait aux ombres fragiles des êtres. Par conséquent, entre cette caverne et le monde que nous appelons visible, il y a à peu près le même rapport qu’entre notre monde et celui que nous appelons invisible et divin, puisqu’ici-bas, les malheureuses âmes “enfermées dans les ténèbres et l’obscure prison d’un corps mortel” ne se contemplent jamais elles-mêmes ni aucun autre être en réalité, ni le vrai Soleil, mais ne voient au contraire que les ombres d’elles-mêmes et des autres êtres et une pâle image du véritable Soleil. Car les vraies intelligences, les réalités véritables, le vrai Soleil ne se trouvent que dans le monde invisible, et si nous essayons de les contempler soudainement sans passer par les degrés appropriés de l’éducation et des connaissances, nos yeux voient trouble et nous font mal. Mais si l’on nous fait passer par des degrés convenables, avec des habitudes, des connaissances et du temps, nous discernons et jugeons sincèrement que ceux que les fausses ombres et images de ce monde leurrent, accaparent et oppriment sont aveugles et malheureux.[4]

Exposant à nouveau le mythe de la caverne dans son commentaire au livre VII de la République, Ficin évoque la situation de ceux qui retournent dans les profondeurs de la caverne après avoir contemplé le Soleil de la vérité :

En vérité, c’est après que le philosophe aura contemplé Dieu gouvernant les choses célestes, qu’alors seulement, et lui seul, il pourra gouverner les choses terrestres divinement […] Parce que, en vérité, les Égyptiens tenaient la même chose pour assurée, ils concédaient le gouvernail du royaume aux seuls philosophes et à ceux-là du moins qui étaient parfaits et en outre sacrés . Ce que le Timée  aussi fait entendre, quand il dit que la philosophie est un don divin. [Platon] enseigne aussi dans le Protagoras  et dans le Politique  que la science politique est un don divin. Et pour que nous en venions à ce septième livre, il n’admet personne au gouvernement de sa république, si ce n’est celui qui se sera placé par un caractère divin, tant par ses talents naturels que par son éducation, ayant reçu ces dons-là de Dieu : lequel, seul partout légitime, il appelle citoyen et philosophe . Mais pourquoi dit-il que celui-ci a besoin du don divin ? J’énonce à présent les explications d’une autre manière. Parce que, bien sûr, alors qu’il est très difficile à chacun de se gouverner soi-même avec bonheur, assurément il est impossible de jamais mettre en ordre heureusement une cité, composée de tant d’éléments nombreux et divers et sur laquelle chaque jour pèse la menace d’accidents innombrables et imprévisibles, sans Dieu, créateur de la félicité. De ce fait, partout les cités ont reconnu une certaine puissance divine propre, comme un patron. Mais Platon veut un gouverneur de la cité, qui soit pour celle-ci le représentant de Dieu et son interprète, lequel, à la manière de la puissance divine, et contemplant les choses divines, de là veille aux intérêts des hommes.[5]

Ainsi, pour Ficin, c’est à l’humain qui aura contemplé les idées divines à la lumière du Soleil hors de la caverne – devenu philosophe – qu’il appartient de redescendre pour servir de guide politique à ceux qui sont restés enfermés. Il oppose nettement les aveugles de la caverne, qui forment le peuple des gouvernés, aux voyants qui ont vocation à devenir les gardiens de la cité :

Car il appelle ceux qui sont ignorants de théologie des aveugles et des rêveurs, comme on peut le dire de ceux qui prennent les images des choses pour les choses : en vérité il juge stupide de confier la garde de la cité à des aveugles et à des rêveurs.[6]

Chez Ficin, cette conception platonicienne du politique rejoint l’enseignement reçu de la Bible. Ainsi dans son De christiana religione, Ficin rappelle-t-il les paroles d’Isaïe en portant l’accent sur la mission donnée par Dieu d’apporter la lumière à ceux qui ne peuvent voir :

Isaïe. Le Seigneur Dieu t’a appelé à la Justice. Je tiendrai ta main et te justifierai. Je t’ai donné en témoignage de ma génération d’être la lumière des Nations, pour ouvrir les yeux des aveugles, pour enlever des liens des prisonniers et sortir de leur prison ceux qui se tiennent dans l’obscurité.[7].

Une telle confluence des sources bibliques et platoniciennes avait déjà été opérée dès le 1er siècle de l’ère chrétienne par Philon d’Alexandrie. Celui-ci, dans son De somniis avait comparé au Soleil le sage éclairant toutes les personnes raisonnables :

L’homme de bien n’est pas précieux seulement pour lui seul mais pour tous, toujours prêt à faire bénéficier des avantages qui émanent de sa personne. Car de même que le Soleil éclaire tous ceux qui ont des yeux, de même le sage éclaire tous ceux qui participent de la nature raisonnable.[8]

Pour Philon d’Alexandrie, Juif et Platonicien, c’étaient les Juifs qui bénéficiaient de la lumière divinie, et les Gentils qui étaient relégués dans l’obscurité :

Il est dit en effet dans l’Exode : “Pour les enfants d’Israël, il y avait une lumière partout où ils résidaient”, en sorte qu’ils échappaient à la nuit et à l’obscurité dans lesquelles vivent ceux dont l’âme, plutôt que les yeux, est aveugle et qui ne voient pas les rayons de la vertu.[9]

Philon est un auteur lu par Ficin puisqu’il le cite à plusieurs reprises dans ses œuvres. Ici, comme c’est souvent le cas pour les images de Ficin, les sources sont probablement multiples et se confondent.

Dans la carte du Soleil du tarot de Marseille, le philosophe-guide apparaît sous la figure de l’enfant placé à droite, traditionnellement le côté du “bien” (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760. Mise en évidence de l’enfant de droite.

L’enfant regarde son compagnon aveugle avec un regard plein d’empathie. Il lui pose la main droite sur la nuque, un geste sans doute amical, mais non dénué d’emprise. De l’autre main, il indique une direction située dans le sens de la marche de l’aveugle et vers le bas. Il s’agit d’un objectif situé dans le monde d’en-bas, et non dans les sphères divines. Le philosophe-guide a des buts très politiques : c’est dans la cité, en-deçà des murs, que son pouvoir a vocation à s’exercer.

À suivre dans la sixième partie.


[1] La république, VII, 519ad.

[2] La république, VII, 520ad.

[3] La république, VII, 520e-521b.

[4] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. I, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 233 (VI, 2).  

[5] Ficin, Divus Plato, Venice, Bernardino de Choris et Simone da Lovere, 1491, f. 219 verso.

[6] Ibidem.

[7] Ficin, Della religione cristiana, Florence, Giunti, 1568, pp. 164-165. Cf. Isaïe 42 6-7.

[8] Philon d’Alexandrie, De somniis, I, 175.

[9] Philon d’Alexandrie, De Somniis, I, 116 ss.

[1] La république, VII, 519ad.


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