33 – LE SOLEIL ET SES ENFANTS – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Réflexions

Aux livres VI et VII de la République, Platon expose l’idée selon laquelle le Soleil, qu’il qualifie de dieu, est l’image visible du Bien.[1] Par ses écrits et commentaires, Ficin développe largement ce thème, au point de conférer au Soleil un rôle central dans sa pensée. Ainsi, par exemple, dans le deuxième discours de son traité sur l’amour, où il rapproche l’image de Platon d’un texte d’inspiration platonicienne d’un auteur chrétien du Ve  siècle, le pseudo-Denys l’Aréopagite :

Denys avait raison de comparer Dieu au Soleil car, de même que le Soleil éclaire et réchauffe le corps, ainsi Dieu accorde aux âmes la lumière de la vérité et la chaleur de la charité. Je vais vous dire, d’ailleurs, comment nous tirons cette comparaison du sixième livre de la République de Platon. C’est un fait que le Soleil procrée les corps visibles et les yeux qui les voient ; les yeux en leur donnant un esprit lucide pour qu’ils voient, les corps en leur donnant des couleurs pour qu’ils soient vus. Cependant, ni ce rayon, propre aux yeux, ni ces couleurs, propres aux corps, ne suffisent à assurer une vision parfaite, à moins que cette lumière elle-même, qui au-dessus des multiples lumières est unique et dont dérivent les nombreuses lumières qui sont propres aux corps et aux couleurs, intervienne, réchauffe et fortifie.[2]

La comparaison revient au livre XII de sa Théologie platonicienne :

Au septième livre de la République, Platon, après avoir appelé Dieu l’idée du Bien, a ajouté qu’on peut à peine la percevoir, mais que si on l’ignore, on est incapable de toute connaissance véritable ou de toute action sage soit dans la vie publique, soit dans la vie privée. […] D’autre part, au sixième livre de la République, ainsi que nous l’avons exposé dans notre livre De l’amour, Platon compare Dieu au Soleil, parce que ce qu’il y a de plus élevé dans le monde sensible est aux sens et aux objets sensibles, ce que le plus élevé dans le monde intelligible est aux intellects et aux intelligibles. C’est le Soleil qui rend les yeux capables de voir et les couleurs, visibles. Il accorde aux yeux l’existence, la puissance de voir et l’acte de voir (parce que sans lumière nous ne voyons rien en acte). De même Dieu, comme l’écrit Platon, accorde aux intelligences l’essence, la puissance d’affecter l’intelligence et l’acte par lequel elles la mettent en mouvement. C’est pourquoi Dieu unit l’intelligence avec l’acte des intelligibles, comme la lumière solaire unit l’acte de l’œil avec l’acte des couleurs.[3]

Ainsi le Soleil est une image de Dieu parce que, de même que le Soleil est la condition nécessaire à la vision, de même Dieu est la condition nécessaire à toute connaissance.[4] Comme Dieu donne l’existence aux êtres capables d’intelligence, à l’intelligence dont ils sont dotés et à l’usage même de leur intelligence ; de même le Soleil donne l’existence aux yeux qui permettent de voir (car il est source de toute vie), leur confère la capacité de voir (en leur conférant leurs propriétés optiques) et l’acte de voir (grâce à sa lumière sans laquelle rien ne serait visible). Dans le même contexte, quelques lignes à peine plus haut, Ficin compare la lumière à la connaissance :

C’est par ces raisons et d’autres à peu près semblables que Platon est amené à la conviction qu’on ne peut rien apprendre vraiment sans que Dieu nous l’enseigne. Aussi dit-il dans la même lettre [la lettre VII], que les mystères divins ne peuvent s’enseigner par la parole ; mais que si l’on fréquente très longtemps les choses divines et si l’on en vit, soudain la lumière de la vérité finit par jaillir dans l’âme comme la lumière jaillit de l’étincelle et dès lors croît d’elle-même.[5]

Ainsi, pour Ficin, comme pour Platon, toute véritable connaissance est comme une révélation divine supposant une présence supérieure. Dans la conception chrétienne et platonicienne qui est celle de Ficin, la connaissance recherchée n’est autre que la connaissance de Dieu et ne saurait être permise que par Lui. C’est ce qu’il affirme au tout début du même paragraphe :

Aucune intelligence saine ne saurait admettre qu’une nature infinie et Dieu lui-même peuvent être appréhendés par une formule limitée et qui se situe au-dessous de Dieu à une distance très grande et même incommensurable. Donc l’intelligence au moyen de sa formule tirée de l’état d’habitus à l’état d’acte, est liée à l’idée divine par une sorte de préparation, et une fois liée, s’élève au-dessus d’elle-même. Car aucun être ne s’élève jamais au-dessus de lui-même s’il n’est attiré par un être supérieur. Comment l’eau flotte-t-elle dans l’air sinon parce qu’elle est élevée par la chaleur de l’air ? Or c’est facilement et par une sorte d’instinct naturel que la formule, rayon de l’idée, rebondit dans l’idée et élève avec elle l’intelligence, en laquelle est infus le rayon. Celui-ci, ramené sur l’idée, reflue en elle comme à sa source, tel un rayon renvoyé au soleil et, grâce à ce lien, l’intelligence et Dieu ne font qu’un. D’où le mot de Paul, ce divin théologien : “Celui qui s’unit à Dieu devient seul esprit [avec lui]”.[6]

Selon cette conception, les idées qui existent dans l’intelligence divine en descendent comme des rayons pour frapper les intelligences inférieures avant de rebondir vers l’intelligence divine “comme des rayons renvoyés au soleil”. Ainsi les intelligences inférieures peuvent-elles s’unir à Dieu. Cette comparaison entre le processus de réflexion de l’intelligence et l’action des rayons du soleil se retrouve encore au livre XVI de la Théologie platonicienne :

[Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ?]
Troisième raison. Pour que le rayon divin comme ses formules se réfléchissent en Dieu.
L’âme accomplit encore dans le corps quelque chose de plus admirable en ce que le rayon divin rempli d’idées, une fois descendu jusqu’à l’âme, passe par la puissance vitale de l’âme et par sa qualité dans la matière de l’univers, dans laquelle il forme certaines représentations lointaines et floues des idées comme la lumière forme sur le miroir les images des couleurs, ou mieux comme elle dessine sur le sol les ombres des corps. Ce genre d’images ou d’ombres s’éloigne on ne peut plus de la divinité. Car de pures elles deviennent impures, puisqu’elles sont souillées par les contraires, d’unies elles deviennent dispersées, de générales, particulières, de stables, tout à fait instables.
S’il est vrai que tout retourne à son origine, et que c’est pour cela que le rayon de soleil en frappant la terre se réfléchit de là vers le soleil, est-il étonnant que ces images floues d’idées cherchent par un secret instinct à retourner à leur pureté primitive et que le rayon lui-même qui les forme, après être descendu, tente de toutes ses forces à remonter?[7]

L’action des rayons divins remplis d’idées forme donc dans la matière de l’univers des images – appelées par Ficin formules – qui se réfléchissent vers l’intelligence divine qui en est la source, comme les rayons du soleil se réfléchissent vers lui après avoir frappé la terre.

Un détail curieux de la carte du Soleil du tarot de Marseille s’explique peut-être par ces processus décrits par Ficin. Il s’agit des goutelettes multicolores que l’on observe au-dessous de la figure du Soleil. Il est étrange que leur bout arrondi soit orienté vers le haut, comme si ces gouttes étaient en train de converger vers le soleil, attirées par lui alors que la loi de l’attraction devrait les faire tomber sur la terre (fig. 1). Cette bizarrerie n’en serait plus une si ces goutelettes représentaient les “formules” se réfléchissant vers le Soleil divin des idées.

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760. Mise en évidence des goutelettes.

Mais pourquoi ces goutelettes sont-elles multicolores ? Un passage du chapitre 11 de la Théologie platonicienne de Ficin, intitulé “De l’intelligence avec les espèces pures et éternelles”, pourrait en procurer l’explication. Ficin distingue d’abord deux puissances dans l’intelligence :

Notre intelligence a deux puissances, l’une active, l’autre passive. Active est celle qui produit les espèces universelles ; passive, celle qui reçoit les espèces conçues par la puissance active. Quand donc la fantaisie contemple en elle-même l’image de cet homme, comme étant celle de Socrate, la lumière de la puissance active ne tarde pas à frapper cette image comme le rayon de soleil frappe l’eau. Et de même que ce rayon du soleil reflété par l’eau sur le mur opposé y produit un cercle brillant et tremblotant, ainsi la lumière même de la puissance active frappant l’image particulière d’homme, conçue par la fantaisie et réfléchie à partir de cette image sur la puissance passive de l’intellect, engendre sur cette dernière une espèce qui représente non plus Socrate en tel endroit et à tel moment, mais la nature d’homme également commune à chaque individu, indépendante de limites spatiales et temporelles précises, dans laquelle se trouvent non seulement l’espèce universelle elle-même, mais aussi la nature universelle représentée par elle. C’est en cela qu’apparaît le pouvoir merveilleux de l’intellect.[8]

Ainsi, pour Ficin, la partie active de l’intelligence est-elle capable de distinguer des réalités particulières (dans son exemple, Socrate en tant que Socrate), tandis que la partie passive de l’intelligence est capable de concevoir à partir de cette réalité, par la puissance de l’imagination et la réflexion, une réalité générique (ici, l’idée d’homme, commune à tous les hommes). Ce processus est comparé à l’image d’un rayon de soleil reflété sur une surface réfléchissante qui produit sur un mur une image modifiée et par la réflexion et par la surface sur laquelle elle est projetée. Cependant, pour Ficin, cette projection de l’intelligence, même si elle est très éloignée de son point de départ (les idées divines), doit pouvoir dans certains cas s’unir à ce point de départ, sans quoi la vérité ne serait pas accessible à l’homme. Une unité est donc possible et souhaitable entre l’idée divine et la projection de cette idée effectuée par l’imaginaire de l’homme. C’est ce qu’il explique quelques lignes plus loin :

Et maintenant, comment cette espèce et l’intellect ne font qu’un, la comparaison que nous avons donnée du rayon et de l’eau l’explique. En effet, le cercle brillant et tremblotant qui est produit n’est pas suffisamment uni à la muraille, parce que la nature de ce reflet et celle de la muraille sont trop différentes. Mais s’il tombe sur un miroir, l’union sera plus étroite. Enfin, si ce même cercle revient vers la lumière du soleil d’où a été projeté le rayon qui avait produit le cercle brillant, il s’y unira complètement. Pour les Péripatéticiens, qu’est-ce que cette espèce produite par l’intellect, sinon une étincelle soit de l’image que la fantaisie tire des objets, soit de la puissance active grâce à laquelle l’intelligence l’a produite ? Or qu’est-ce que notre intelligence, sinon une étincelle de l’intelligence supérieure ? Donc cette idée s’introduit dans notre intelligence comme l’étincelle des choses dans l’étincelle de l’intelligence supérieure et comme le cercle brillant dans la lumière du soleil par le rayon de laquelle il avait été produit. Par conséquent, de l’intelligence et de l’espèce résulte une seule flamme, ou des rayons de deux bougies une seule lumière, ou du disque brillant et de la lumière du soleil un seul éclat. Mais ce qui grâce à cette espèce s’unit ainsi aux choses éternelles devient sans contredit éternel.[9]

Il y a donc une continuité de l’intelligence, des idées divines à leurs projections mentales dans les intellects humains, qui sont comme des étincelles de l’intelligence divine. Cependant, la lumière divine subit dans ce transit certaines transformations qui peuvent en altérer la couleur, selon la qualité du support qui la réfléchit :

En effet, c’est d’une certaine manière le même rayon qui d’en-haut frappe l’eau, qui brille sur l’eau, qui est reflété dans l’air où, renvoyé sur lui-même, et s’il a la puissance de voir, il verra aussitôt son éclat qui a rejailli sur l’eau. Il en sera de même s’il se répercute sur une surface d’or ou d’argent. Il verra toujours son éclat, bien que modifié de diverses manières, selon la diversité des objets qui l’auront reflété.[10]

Dieu ayant la puissance de voir, il perçoit nécessairement le reflet de ses idées dans les intelligences des hommes, mais il perçoit en même temps les altérations qu’aura pu provoquer, au passage, le support réfléchissant :

Qu’est-ce qui empêche la puissance active qui est le rayon de notre intelligence, elle qui brille diversement dans les images diverses de la fantaisie, de se réfléchir sur elle-même et de se voir réfléchie d’une manière différente selon la diversité des images, puisque l’idée ou la raison que nous disons indépendante et éternelle n’est justement pas autre chose que le rayon de l’intellect réfléchi sur lui-même, lui qui se reconnaît facilement lui-même quand il se dirige vers les images ? De même que le visage ne se voit que s’il regarde un miroir, d’où il est réfléchi différemment selon la diversité des miroirs eux-mêmes, ainsi le rayon de l’intelligence provenant des images, lui aussi, est réfléchi différemment sur l’intelligence selon la diversité des images.[11]

D’autres passages de la Théologie platonicienne témoignent de ces allers-retours de l’intelligence, de sa source divine d’où elle jaillit comme un rayon de lumière, jusqu’à son retour en Dieu, après avoir produit des effets et subi des transformations. Ainsi au livre XII :

[…] puisque notre pensée est changeante. Elle est donc fondée sur l’éternel et nécessaire enchaînement des choses que l’intelligence divine, universelle ordonnatrice, renferme en soi où elle donne à chaque être sa manière d’être particulière. Par conséquent, toute lumière d’un véritable raisonnement est allumée par la vérité première et se réfléchit sur elle, puisque toute nécessité de conséquence est fondée sur la nécessité supérieure de la nature tout entière.[12]

De même au livre XIII :

Donc, dis-je, voici l’ordre des choses. Toutes les âmes raisonnables, nous l’avons dit, possèdent une partie supérieure : intellectuelle, une partie intermédiaire : rationnelle, une partie inférieure : vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l’âme. La puissance intellectuelle est un rayon de l’intelligence supérieure projeté sur l’âme et se réfléchissant à son tour sur l’intelligence supérieure. La puissance vitale, elle aussi, est un acte de l’âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l’âme, à l’instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu’elle émane du soleil est rayon, et en tant qu’elle remplit le nuage est blancheur.[13]

Ces lumières réfléchies par les intelligences des hommes, dont la nature a été modifiée selon la nature de la surface réfléchissante, prennent peut-être la forme de goutelettes dans la carte du Soleil du tarot de Marseille, diversement colorées par les intelligences qui les ont reflétées et retournant ves les idées qui en sont la source. Pour vérifier cette hypothèse, nous devons à présent nous intéresser aux deux personnages qui occupent le bas de la carte.

À suivre dans la troisième partie.


[1] La république, VI, 508a-509c ; La république, VII, 516bc.

[2] Ficin, Commentaire sur le Banquet de Platon, II, 2, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1956, p. 146.

[3] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 155 (XII, 1). Traduction légèrement modifiée.

[4] Sur le Soleil comme image de Dieu, voir aussi le traité de Ficin sur le Soleil : Ficin, Opera omnia, Basel, Henricpetri, 1576 ; repr. Paris, Phénix, 2000, pp. 970-971 : « Le Soleil statue de Dieu. Comparaison du Soleil à Dieu. Ayant contemplé ces choses avec attention, notre divin Platon appela le Soleil le fils visible du Bien-en-soi. Il est aussi d’avis que le Soleil est la statue visible de Dieu placée dans ce temple du monde par Dieu lui-même pour être admirée avant toutes les autres choses par ceux qui le regardent en tout lieu. Les anciens, comme dit Plotin, et Platon, le vénéraient comme un Dieu. Les anciens théologiens des païens ont placé dans le Soleil toute la puissance divine païenne. De cela témoignent Jamblique, Julien et Macrobe. Enfin, quiconque ne voit pas que le Soleil est l’image de Dieu dans le monde et son représentant, celui-ci assurément n’a jamais considéré la nuit, ni regardé le Soleil se lever, ni pensé combien il dépasse nos sens. Comme il ramène subitement à la vie les choses qui, loin de lui, étaient jugées mortes. Et il ne remarque pas les présents du Soleil, grâce auxquels il fait tout seul ce que toutes les étoiles réunies ne peuvent pas accomplir. C’est pourquoi tu concluras, ensemble avec les Platoniciens et Denis que le Soleil, ou Phébus, ou le conducteur des Muses, c’est-à-dire de l’intelligence, est l’image visible de Dieu. » Voir aussi le commentaire de Ficin sur les Noms divins du pseudo-Denys, in Denys l’Aréopagite, De Mystica theologia. De divinis nominibus. Interprete Marsilio Ficino, éd. P. Podolak, Naples, M. D’Auria, 2011, p. 82 : « In sexto De Republica Solem inquit esse boni ipsius imaginem filiumque visibilem, unde sequitur ipsum bonum esse imaginis huius exemplar. Deum igitur esse Solem primum atque verum, nostrum vero hunc secundum imaginariumque Solem esse putandum. » ; voir aussi Ibidem, pp. 91-94.

[5] Ibidem. Cf. Platon, Lettre VII, 341cd.

[6] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, cit., p. 154 (XII, 1). Traduction légèrement modifiée.

[7] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. III, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1970, p. 117 (XVI, 3).

[8] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, cit., pp. 94-95 (XI, 2).

[9] Ibidem.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, cit., p. 189 (XII, 7).

[13] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, cit., p. 230 (XIII, 4).


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