33 – LE SOLEIL ET SES ENFANTS – PREMIÈRE PARTIE

Sol invictus

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760.

L’arcane XIX du tarot de Marseille, Le Soleil, présente dans sa partie supérieure la figure de l’astre du jour rayonnant dont le disque porte les traits d’un visage humain (fig. 1). Aujourd’hui cette image, comparable à tant d’autres représentations solaires, peut sembler banale. Elle est pourtant le résultat d’une évolution graphique qui porte la marque d’artistes bien identifiés. La figure du soleil personnifié est répandue dans l’Antiquité païenne. C’est Sol invictus, le dieu du soleil des romains. Il est le plus souvent représenté sous les traits d’un beau jeune homme à la tête couronnée de rayons (fig. 2).

Fig. 2. Disque dédié à Sol Invictus. Argent, œuvre romaine, IIIe siècle ap. J.-C. Provenance : Pessinus (Bala-Hissar, Asie mineure). © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons.

Au Moyen-âge, les figures de l’Antiquité survivent dans l’imaginaire de l’occident chrétien.[1] Il en va ainsi du Soleil personnifié. En 1343, pour prendre en compte l’élargissement de l’enceinte fortifiée de Florence, de nouveaux quartiers sont créés. Parmi ceux-ci, celui de Santa Maria Novella, autour de la grande église des Dominicains. Pour armoiries, on lui attribue l’image du soleil d’or rayonnant sur champ d’azur (Fig. 3).[2]

Fig. 3. Anonyme, armoiries du quartier Santa Maria Novella (Florence, palais du Bargello).

Plus d’un siècle plus tard, lorsque Leon Battista Alberti est choisi pour achever la façade de l’église Santa Maria Novella, il place tout en haut du tympan triangulaire qui couronne l’édifice un tondo de grandes dimensions représentant le visage d’un enfant entouré de rayons ondoyants derrière lesquels irradient d’autres rayons plus fins et droits. Il y a douze rayons ondoyants et trois rayons droits dans chaque intervalle.

En haut d’un édifice chrétien, la référence n’est évidemment plus au dieu païen du soleil : le soleil invaincu est ici devenu l’image du Christ, l’enfant dont la lumière éclairera le monde et le sortira de l’obscurité (fig. 4).

Fig. 4. Leon Battista Alberti, Christ solaire, façade de l’église Santa Maria Novella, Florence, vers 1457-1470.

Sur l’architrave supérieure de la façade, une inscription rappelle la date de son achèvement en 1470, mais le motif du tondo devait être visible depuis déjà plusieurs années. Une enluminure datée entre 1460 et 1470 semble en effet s’en inspirer. Elle illustre un codex astrologique dont nous avons déjà eu l’occasion de montrer qu’il a fourni le modèle graphique du Bateleur du tarot de Marseille (voir l’épisode 1). Il s’agit de l’image des Enfants du Soleil (fig. 5)

Fig. 5. Codex De Sphaera, folio 8 verso consacré aux enfants du Soleil (détail).

Le Soleil astrologique s’y trouve représenté inscrit dans un cercle doré rayonnant, sous l’aspect d’un vieil homme nu couronné, tenant un livre et un sceptre. Au centre du cercle et au premier plan, la figure de l’astre solaire recouvre les parties génitales du vieillard. Son graphisme reprend apparemment celui du tondo d’Alberti, notamment les rayons ondoyants et les rayons fins (fig. 6).

Fig. 6. Codex De Sphaera, folio 8 verso consacré aux enfants du Soleil (détail).

Un autre dessin, daté de 1465, paraît refléter le même modèle graphique. Il est de la main du miniaturiste Felice Feliciano, un artiste que nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises en lien avec le tarot de Marseille (épisode 13, épisode 14, épisode 15, épisode 29, épisode 30). L’image est une illustration dans le manuscrit de dédicace de la Collectio antiquitatum de Giovanni Marcanova, un ouvrage qui recense et décrit les vestiges de l’Antiquité retrouvés dans les villes d’Italie. En frontispice du chapitre dédié aux monuments vénitiens apparaît l’image d’un soleil personnifié rayonnant dominant une couronne et un phylactère qui porte l’inscription Reginae orbis (fig. 7).

Fig. 7. Felice Feliciano, Reginae Orbis, Ms. Lat. 992, f. 174r, 1465 (Gallerie Estensi – Biblioteca Estense Universitaria, su concessione del Ministero per i Beni e le Attività Culturali e per il Turismo).

Du tondo de Bruni, Feliciano reprend, en les simplifiant, les traits du visage. La chevelure est éliminée ; on reconnaît les marques sous les yeux, les rides sous les ailes du nez, le pli du menton. Les rayons ondulés sont conservés, mais en plus petit nombre (8 au lieu de 12), et entre eux ont été intercalés autant de rayons droits. Feliciano garde aussi les trois rayons fins dans chaque intervalle. Enfin, il divise, comme pour le soleil du codex De sphaera, les rayons larges en deux parties colorées diversement, leur donnant ainsi du relief en les souligant d’une ombre.

La soleil personnifié de l’arcane XIX du tarot de Marseille s’inscrit certainement dans le prolongement de cette évolution (fig. 8).

Fig. 8. Comparaison des soleils personnifiés de Felice Feliciano (à gauche) et du tarot de Marseille (à droite).

Le graveur de la carte conserve l’alternance de rayons droits et ondoyants, ainsi que leur division en deux, leur nombre (8 droits, 8 ondoyants), et leur disposition (les droits marquant la verticale et l’horizontale). Les rayons fins sont maintenus à l’arrière-plan, même si leur répartition dans les intervalles n’est plus aussi régulière.

Selon toute probabilité, l’arcane XIX du tarot de Marseille est dérivé de l’illustration de Felice Feliciano. Cependant celle-ci, en elle-même très énigmatique, ne procure pas une piste nette pour interpréter le Soleil du tarot de Marseille.[3] Tout au plus vient-elle renforcer la datation que nous avons proposée pour le tarot de Marseille, autour des années 65-75 du Quattrocento. C’est précisément à cette époque que le Soleil retrouve tout l’éclat de sa divinité avec la traduction par Marsile Ficin des œuvres de Platon.

À suivre dans la deuxième partie.


[1] Comme l’a bien montré Jean Seznec, La survivance des dieux antiques, Paris, Flammarion, 1980.

[2] L. Artusi, Firenze araldica. Il linguaggio dei simboli convenzionali che blasonarono gli stemmi civici, Florence, Polistampa, 2006, pp. 80, 99.

[3] Pour une lecture alchimique de ce dessin, voir G. Castiglioni, Sperando de trovar la pietra sancta. I disegni alchemici di Feliciano, in A. Conto, L. Quaquarelli (éds.), L’“antiquario” Felice Feliciano Veronese tra epigrafia antica, letteratura e arti del libro, Padova, Antenore, 1995, pp. 49-80, ici p. 67.


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