33 – LE SOLEIL ET SES ENFANTS – SIXIÈME PARTIE

Suite de la cinquième partie

Les jumeaux solaires

Dans la carte du Soleil du tarot de Marseille, les enfants évoquent irrésistiblement une image traditionnelle de l’astrologie remontant à l’Antiquité. Dans la mythologie grecque, Zeus, s’étant épris de Léda, avait pris la forme d’un cygne pour s’unir à elle. De cette union devaient naître deux jumeaux : Castor et Pollux. L’un et l’autre fils de Zeus, ils furent appelés “Dioscures”, qui signifie “enfants de Dieu” (dios – kouroï). Les représentations de ces jumeaux abondent dans l’antiquité gréco-romaine. L’une d’entre elles, d’origine romaine, aujourd’hui au musée du Prado à Madrid, présente de fortes affinités avec les enfants du Soleil (fig. 1).

Fig. 1. Les Dioscures, sculpture romaine du 1er siècle (Musée du Prado, Madrid).

Comme dans la carte du Soleil, les deux jeunes hommes sont dévêtus et ont les cheveux ondulés. Comme le personnage de gauche dans le Soleil, l’un des deux pose sa main sur l’épaule de l’autre et pointe l’index vers le sol. Ce groupe sculpté est mentionné dès le début du 17ème siècle dans la collection du cardinal italien Ludovico Ludovisi, à Rome. Rien n’interdit de formuler l’hypothèse selon laquelle cette œuvre aurait pu constituer l’une des sources du Soleil du tarot de Marseille (fig. 2)

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760. Détail des enfants.

L’image mythologique est en même temps astrologique. Le nom des Dioscures est en effet associé, dans la tradition astrologique, à une constellation remarquable par ses deux étoiles particulièrement brillantes. Des monnaies romaines présentent les visages des deux jeunes hommes de profil associés à des formes d’étoiles (fig. 2).

Fig. 2. Les Dioscures, monnaie romaine.

Sous leur aspect astrologique, les jumeaux Castor et Pollux traversent le Moyen-âge. Ils illustrent dans les calendriers et les livres d’heures le signe des Gémeaux, auquel était associée la constallation des Dioscures (fig. 3). En tant que signe astrologique, les Gémeaux présentent une affinité particulière avec le soleil. En effet, la période correspondant à ce signe se termine le 21 juin, date du solstice d’été, le jour de l’année qui bénéficie du plus long ensoleillement.

Fig. 3. Les Gémeaux, enluminure d’un livre d’heures français, vers 1440-1450 (Bodleian Library, Oxford, MS. Auct. D. inf. 2. 11, fol. 5r).

Issue de l’Antiquité gréco-romaine, la figure des Dioscures-Gémeaux présente de remarquables affinités avec la carte du Soleil du tarot de Marseille. Quelle pourrait être la relation entre les jumeaux célestes et la carte du tarot ? Un texte de Marsile Ficin peut nous mettre sur la piste. Au détour d’un traité sur l’astrologie resté inachevé, celui-ci évoque la constellation des Gémeaux :

Et ils [les astrologues] établirent aussi Castor et Pollux parmi les constellations, et la nommèrent Les Gémeaux. De ceux-ci, ils disent que l’un est dans le ciel, tandis que l’autre est aux enfers, parce qu’une partie de la constellation est dans l’hémisphère supérieur, l’autre dans l’hémisphère inférieur. Mais ils sont appelés Gémeaux parce c’est le moment où toutes les choses commencent à germer et se multiplier.[1]

Ficin s’inscrit ici dans une lecture traditionnelle du mythe. Les jumeaux ne disposaient que d’une place unique au ciel, aux côtés de Zeus. Elle devait échoir à Pollux, mais celui-ci voulut la partager avec son frère ; ainsi, ils l’occupèrent à tour de rôle. Chacun passait un jour sous terre, au pays des morts, puis un jour au ciel, près des bienheureux. Le jour où Castor était dans l’obscurité, Pollux était dans la lumière ; le lendemain les rôles étaient inversés.[2] En reprenant à son compte cette opposition entre les jumeaux célestes, Ficin les associe peut-être au couple d’amis contrastés, où l’un se fait le guide de l’autre privé de vision.

Dans la carte du Soleil du tarot de Marseille, l’image astrologique des Dioscures-Gémeaux a probablement été incorporée pour signifier cette idée de complémentarité entre les opposés qui s’attachait au mythique couple fraternel.[3]

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760.

Post-scriptum


[1] P.-O. Kristeller, Supplementum Ficinianum vol. II, Florence, Olschki, 1937, p. 35.

[2] F. Buffière, Les mythes d’Homère et la pensée grecque, Paris, Les Belles Lettres, 2010, p. 571.

[3] Ibidem, pp. 572-574.


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