33 – LE SOLEIL ET SES ENFANTS – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Les amis solaires.

Dans une lettre adressée à son cher ami Giovanni Cavalcanti, intitulée « Cette amitié est solide qui est insufflée par Dieu », Ficin compare l’amitié à la marche de deux personnes allant sur un même sentier vers un but commun :

Marsile Ficin à Giovanni Cavalcanti, son unique ami, salut.
Mon très cher Giovanni, les Philosophes Platoniciens définirent l’amitié véritable comme l’union durable de deux vies. Or nous, nous sommes d’avis qu’il y a seulement une vie unique quand deux êtres humains, œuvrant ensemble vers une seule fin, marchent sur un même sentier jusqu’au terme identique du chemin ; et nous estimons aussi que leur association sera stable à la seule condition que l’objet qu’ils se proposèrent de suivre entre eux comme un devoir commun aura été non seulement unique, mais encore stable et solide.[1]

Il poursuit sa lettre en désignant le seul objectif commun qui peut fonder une amitié réelle, c’est-à-dire durable. Il ne peut selon lui s’agir de la recherche des biens du corps ou des richesses, par nature périssables. C’est donc la seule poursuite commune des vertus de l’esprit qui peut sceller l’amitié entre deux personnes : 

Mais comme d’ordinaire toute étude et tout commerce humain tendent toujours à ce que l’on pense être bon, il semble qu’il y ait trois biens chez les mortels – les biens de l’esprit, du corps et des objets externes –, l’homme cherchant ou la vertu de l’esprit, ou le plaisir du corps, ou l’abondance des richesses. Assurément, le premier de ces biens est indubitablement perpétuel, les deux autres sont caducs et mortels. Aussi l’union durable de la vie, qui est l’amitié véritable, peut seule exister chez ceux qui n’en viennent ni à à accumuler les richesses ni à assouvir les passions corporelles, lesquelles sont périssables et caduques, mais à embrasser et cultiver l’unique et durable vertu de l’esprit avec un zèle commun entre eux et toute l’ardeur de l’intelligence.[2]

De là Ficin, se demande comment cette vertu peut être acquise par des mortels pour affirmer que c’est Dieu seul l’objectif à poursuivre :

Cette vertu de l’esprit, le maitre et le guide de tous les philosophes, notre cher Platon, a voulu la nommer sagesse ; mais une sagesse dont il estime qu’elle est la connaissance des réalités divines. Or, dans les livres de la République, il démontre que les réalités divines ne peuvent se faire connaître à notre intelligence que sous la forme d’une illumination divine, de même que les formes des corps ne sont visibles à l’œil que si le Soleil l’éclaire. Donc Dieu est celui que nous désirons voir, celui qui illumine la pointe de notre intelligence pour que nous puissions le contempler, celui qui se montre enfin à l’intelligence lumineuse, nous délecte en se montrant et constitue pour nous le chemin, la vérité et la vie.[3] Le chemin, d’abord, puisque, par ses rayons, il nous tourne, nous guide, et nous emporte jusqu’à lui. Et la vérité parce que, une fois tournés vers lui, il se montre à nous dans sa vérité. La vie, enfin, puisque, par cette vision bienheureuse, il recrée et nourrit à perpétuité notre esprit qui le contemple.[4]

Dieu, ici, est à nouveau comparé au Soleil, comme étant l’unique source de toute illumination spirituelle. C’est donc à travers leur culte commun de Dieu que se construit la concorde entre deux amis véritables :

De là, il résulte que tous ceux qui s’engagent à cultiver leur esprit sont contraints de cultiver Dieu. Or, plus haut, nous avons défini les amis à leur tour comme ceux qui, avec un zèle semblable et égal, s’appliquaient à la vertu et cultivaient leur esprit avec une faveur réciproque. La culture de l’esprit réside dans la seule vertu, la vertu est la sagesse, la sagesse la connaissance du divin. La lumière divine nous prodigue cette sorte de connaissance. Aussi cultiver son esprit est-ce cultiver Dieu lui-même. Donc l’amitié, comme elle fait effort, à partir de l’accord de deux hommes, de cultiver l’esprit au moyen de la vertu, n’est rien d’autre, semble-t-il, que la souveraine concorde de deux esprits dans le fait de cultiver Dieu.[5]

Ainsi, pour Ficin, la relation amicale ne se construit pas tant à deux qu’à trois, Dieu en étant comme le gardien, le médiateur ou le guide supérieur :

Et Dieu aime tous ceux qui le cultivent d’une intelligence pieuse. Partant, les amis ne sont pas seulement deux, mais toujours nécessairement trois, à savoir les deux hommes et le Dieu un. Dieu ou, dis-je, Jupiter hospitalier, Jupiter amical, Jupiter sauveur de la vie humaine. Lui que Platon toujours a cultivé, Socrate toujours honoré, il est le guide de la vie des hommes ; il nous fait un ; il est le nœud indissoluble de l’amitié et son gardien perpétuel. On rapporte que ces Théologiens Antiques, dont nous vénérons la sainte mémoire, se trouvaient jadis entre eux dans une relation d’amitié avec Dieu comme médiateur. Chez les Perses, l’on dit que c’est sous l’effet d’une inspiration divine que Zoroastre prit comme fidèle compagnon Arimaspis dans l’étude des divins mystères de la Philosophie religieuse. De même, chez les Égyptiens, Mercure Trismégiste choisit Asclépios. En Thrace, Orphée choisit Musée, et là encore Aglaophème Pythagore. Platon d’Athènes choisit d’abord Dion de Syracuse, puis, à sa mort, Xénocrate. Partant, ces hommes sages estimaient nécessaire d’avoir Dieu pour guide et un homme pour compagnon afin d’accomplir jusqu’au bout le chemin céleste en paix et en sécurité.[6]

Cette lettre semble se refléter dans la carte du Soleil du tarot de Marseille. Les deux enfants, dont l’un pose sa main sur la nuque de l’autre, paraissent figurer les deux amis en route sur le même chemin. Le fait qu’ils soient presque nus pourrait faire allusion à l’idée selon laquelle l’amitié ne vise pas les richesses matérielles mais plutôt le dépouillement. Au-dessus d’eux, le Soleil personnifié semble jouer le rôle du gardien de leur amitié (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Soleil, 1760. Mise en évidence des enfants sous le soleil.

Cependant, la posture des deux enfants est étrange. L’un tend les bras devant lui, l’autre désigne quelque chose avec son index. Pour comprendre ce qui se passe entre eux, il nous faut investiguer d’autres textes de Ficin.

À suivre dans la quatrième partie.


[1] Ficin, Correspondance. Livre I. Epistolarium (1457-1475), trad. J. Reynaud et S. Galland, Paris, Vrin, 2014, p. 119. Traduction légèrement modifiée.

[2] Ibidem, pp. 119-121.

[3] Jean 14 6.

[4] Ibid., p. 121.

[5] Ibid., p. 121.

[6] Ibid. pp. 121-123. Voir aussi Ficin, Epistole Marsilii Ficini Florentini, VI, Venise, Matteo Capcasa, 1495, folio CXXII verso ; réimpr. Lucca, San Marco Litotipo, 2011, p. 258 : « Quemadmodum nequeunt a bestia bestiae recte foeliciterque absque homine duci; ita neque homines ab homine sine deo. »


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