34 – SOUS LE REGARD DE LA LUNE – PREMIÈRE PARTIE

Fig. 1. Nicolas Conver, La Lune, 1760.

Deux chiens hurlants, un astre au visage mélancolique, deux tours dans le lointain, une écrevisse, un bassin rempli d’eau : l’arcane XVIII du tarot de Marseille rassemble les ingrédients d’une curieuse recette.

L’image hérite certains de ses éléments d’une longue tradition iconographique. La personnification de l’astre lunaire remonte à l’Antiquité. Le panthéon gréco-romain compte pas moins de trois divinités lunaires : Artémis (Diane), Hécate et Séléné (Luna). Séléné est généralement associée à la pleine Lune, Hécate à la nouvelle Lune et Artémis au croissant de Lune. Ces déesses sont souvent représentées comme des femmes parées d’un voile (celui de la nuit) avec un croissant sur le front et une torche à la main (car elle éclaire la nuit) (fig. 2).

Fig. 2. Buste de Séléné, art romain, 3e siècle après J. C. (Musée des Thermes de Dioclétien, Rome).

Une seconde tradition iconographique se diffuse au Moyen-âge, dans laquelle l’astre est anthropomorphisé par l’inscription d’un visage à l’intérieur du disque. Dans ce cas, souvent, les représentations personnifiées du Soleil et de la Lune forment un couple. Ainsi dans une illustration d’un manuscrit du Livre de la vigne nostre Seigneur (un traité sur la fin du monde), daté avant 1463, dans laquelle le Soleil et la Lune sont représentés tels qu’ils seront après la fin des temps (fig. 3).

Fig. 3. Le Soleil et la Lune, manuscrit du Livre de la vigne nostre Seigneur (Bodleian Library MS Douce 134 fol. 49v)

Les deux figures astrales s’ornent d’un visage, celui de la Lune étant décentré, de sorte que sa face découpe la forme d’un croissant. Une représentation assez proche de celle-ci se retrouve dans un manuscrit du début du 15e siècle, du Miroir historial de Jean de Beauvais (fig. 4).

Fig. 4. Le quatrième jour, illustration du Miroir historial de Vincent de Beauvais, vers 1401 (BnF, Manuscrit français 50, f. 19r).

Le passage illustré est un commentaire sur le quatrième jour de la Genèse :

Et Dieu dit : « Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel, pour séparer le jour de la nuit ; qu’ils servent de signes pour marquer les fêtes, les jours et les années ; et qu’ils soient, au firmament du ciel, des luminaires pour éclairer la terre. » Et ce fut ainsi. Dieu fit les deux grands luminaires : le plus grand pour commander au jour, le plus petit pour commander à la nuit ; il fit aussi les étoiles. Dieu les plaça au firmament du ciel pour éclairer la terre, pour commander au jour et à la nuit, pour séparer la lumière des ténèbres. Et Dieu vit que cela était bon.[1]

Dans cette image, la Lune présente également un visage décentré de manière à découper le croissant lunaire.

Cette tradition iconographique trouve sans doute son expression la plus aboutie dans une miniature de Felice Feliciano, datée de 1465, tirée du manuscrit de dédicace de la Collectio antiquitatum de Giovanni Marcanova (fig. 5).[2]

Fig. 5. Felice Feliciano, Reginae Orbis, Ms. Lat. 992, f. 174r, 1465 (Gallerie Estensi – Biblioteca Estense Universitaria, su concessione del Ministero per i Beni e le Attività Culturali e per il Turismo).

Dans cette miniature, l’un des rayons du Soleil pénètre de sa pointe le disque lunaire. Si l’interprétation de l’image n’est pas évidente, il est manifeste qu’elle met en scène une relation entre les figures du Soleil et de la Lune, relation qui est désignée par l’index d’une main céleste.

Les deux traditions iconographiques se combinent dans une image de la série connue sous le nom d’Enfants des planètes, que nous avons déjà eu l’occasion de mentionner en relation avec les figures du tarot de Marseille (voir l’épisode 1 et l’épisode 33). La tradition antique se révèle dans la figure de femme portant un flambeau et un voile, mais le croissant a été déplacé depuis le front vers le sexe de la désse et remplacé par le visage inscrit de manière décentrée dans un disque (fig. 6).

Fig. 6. Codex De Sphaera, folio 11 verso consacré aux enfants de la Lune.

Le médaillon lunaire portant un visage s’inscrit dans la tradition médiévale des lunes anthropomorphiques (fig. 7).

Fig. 7. Codex De Sphaera, folio 8 verso consacré aux enfants du Soleil (détail).

Dans le contexte de ce livre d’images astrologiques, la Lune représente un objet céleste dont les mouvements peuvent êre reliés de manière significative aux activités humaines dans le monde. Sous les pieds de la jeune femme nue, des roues dénotent le caractère mobile de l’astre. Entre ses jambes, un médaillon contient la figure d’une écrevisse, pour signifier le signe zodiacal du Cancer, dont la planète maîtresse est la Lune (fig. 8).

Fig. 8. Le Cancer, Livre d’heures De Grey, f. 6, Flandres, vers 1400 (National Library of Wales, Aberystwyth).

La carte de la Lune du tarot de Marseille semble dériver de l’illustration du De sphaera. Elle en hérite le médaillon lunaire porteur d’un visage dans un cercle décentré, la figure de l’écrevisse, ainsi que le plan d’eau en bas de l’image.

Faut-il en conclure que la carte constitue une simple réplique de l’image astrologique du De sphaera. Rien de moins certain… En effet, l’arcane XVIII possède d’autres éléments absents du codex : les tours crénelées, les chiens hurlants ainsi que les goutelettes inversées. 

À suivre dans la deuxième partie : le Soleil en son miroir.


[1] Genèse, 14-19.

[2] Sur le lien entre le tarot de Marseille et Felice Feliciano, voir : épisode 13épisode 14épisode 15épisode 29épisode 30, épisode 33)


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