34 – SOUS LE REGARD DE LA LUNE – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

Cinquième partie : les ratiocinations de la Lune.

Dans le deuxième livre des Lettres de Ficin, la Lune apparaît donc comme l’image de l’intellect humain, qui est miroir du divin, en même temps qu’il est partiellement plongé dans l’ombre du monde sensible. Pourtant nous avions vu précédemment (cf. la deuxième partie)  que Ficin, dans son traité sur le Soleil et la lumière, comparait la Lune à l’âme du monde. Ces deux propositions sont-elles irréconciliables ? En réalité, dans la conception ficinienne, l’âme du monde est, dans la cascade des principes de l’être, celui qui vient en troisième position, après le principe du Bien et l’intellect divin. C’est le principe qui “fait naître toutes les choses par sa chaleur nourricière, et les réchauffe, les vivifie et aussi les meut”. Pour ce faire, sa puissance ne s’exerce pas directement mais à travers une nouvelle cascade de relais qui sont en premier lieu les âmes des huit sphères, puis celles des astres, enfin celles des humains. Toutes ces âmes, y compris l’âme du monde elle-même, sont dites “raisonnables” parce qu’elles exercent cette fonction clé de l’âme, la “ratio”. J’utilise son nom latin pour la désigner, parce que sa traduction française par “raison”, terme polysémique, ne permet pas de retrouver la signification précise de ce terme pour Ficin. Le chercheur Cesare Vasoli a mis en évidence cette notion bien précise de la pensée de Ficin.[1] Il s’agit pour lui de combler une lacune dans la continuité de l’être entre la partie intellectuelle de l’âme, tournée vers le divin, et sa partie vivifiante, qui régit les corps, tournée vers les choses terrestres (que Ficin appelle souvent idolum). La fonction qui permet d’accorder ces deux pôles trop éloignés pour interagir directement est la ratio, comme Ficin l’explique lui-même au livre XIII de sa Théologie Platonicienne :

Cette partie, c’est la ratio, que nous plaçons au milieu entre l’intelligence [mens], tête de l’âme, et l’idolum, qui est le pied de l’âme […] Mais entre les deux est placée la ratio, puissance propre des âmes véritables, grâce à laquelle, à partir des principes des choses, elles arrivent par l’intermédiaire d’un concept universel, aux conclusions dans leur succession temporelle, ramènent les effets aux causes et, réciproquement, à partir des causes déduisent les effets, aboutissent enfin, même par un concept particulier, à l’exemplaire de la déduction universelle.[2]

La ratio, c’est donc ce qui permet aux âmes qui la possèdent (les âmes “raisonnables”) de passer des réalités idéales divines à la réalité du monde sensible et inversement. Contrairement à l’intelligence, qui est stable, cette ratio se caractérise par sa mobilité :

Quant à l’intelligence (mens) qui est la tête et le cocher de l’âme, qui de sa propre nature imite les anges, elle n’obtient pas ce qu’elle désire d’une manière successive, mais instantanément, et même par une sorte d’habitus et, selon Plotin, elle contient tout à la fois en acte. Et c’est à juste titre qu’après cette intelligence stable de l’âme, qui imite les anges, vient la ratio mobile, propre à l’âme.[3]

Cette ratio coordonne et pilote toutes les fonctions inférieures de l’âme, celles qui ont rapport avec la nature, le corporel et les sens :

La ratio a pour suivantes les puissances grossières de la sensibilité qui sont dans l’idolum de l’intelligence, à savoir, la fantaisie confuse qui accompagne l’instinct naturel, et l’imagination qui centralise l’apport des cinq sens.[4]

Ce rôle central de la ratio, à la croisée de toutes les influences, fait d’elle une sorte de girouette visant tantôt l’une ou l’autre direction au gré des courants que l’âme traverse :

Pour en revenir à la puissance de la ratio, les Platoniciens disent souvent qu’elle se comporte envers l’intelligence comme nous voyons se comporter la parole vis-à-vis de l’âme et qu’elle se trouve en mouvement constant et libre. Enfin, cette puissance de la ratio, qui est la nature propre de l’âme véritable, n’est pas déterminée à quelque chose d’unique, car elle vagabonde, allant en haut et en bas d’un mouvement libre.[5]

Ainsi, la ratio semble-t-elle constituer rien moins que l’organe même où s’exerce le libre arbitre des âmes “raisonnables” :

Ainsi, bien que, par l’intelligence, l’idolum et la nature, nous soyons liés d’une certaine manière à l’ordre universel des choses, par l’intelligence à la providence, par l’idolum au destin, par notre nature individuelle à l’ensemble de la nature, par notre ratio, au contraire, nous sommes complètement libres et déliés en quelque sorte, nous prenons une direction à notre choix.[6]

Si Ficin compare l’astre lunaire à l’âme du monde ou à l’intellect humain, c’est parce que sa mutabilité rappelle celle qui caractérise la ratio des âmes raisonnables.

Cependant, la ratio a ses limites : elle ne permet pas de contempler la lumière divine face à face, comme on le voit dans un traité de Ficin publié dans le deuxième volume de ses Lettres :

La lumière en Dieu, parce qu’elle excède même les limites de l’intellect, est absolument inintelligible à l’intelligence humaine naturelle, mais on ne la croit et on ne l’aime que davantage  et, chérie, elle paraît répandue comme une grâce ; quand à l’esprit embrasé par cet amour, plus l’ardeur de son feu est grande, plus la clarté de son étincellement est vive, et il distingue aussi avec plus de vérité et jouit avec plus d’ardeur. De là vient que Platon soutienne que la divine lumière ne se désigne pas par le doigt de la raison [rationis], mais s’obtienne par la transparence sereine d’une vie pieuse. [7]

Ainsi les intelligences humaines ne sont susceptibles d’accéder à la lumière divine que si elles sont favorisées par la grâce divine, et seulement si cette grâce est accueillie favorablement par la personne aimant Dieu. La ratio n’est clairement pas suffisante en elle-même.

Dans son commentaire aux Noms divins du pseudo-Denys l’Aréopagite, Ficin oppose la ratio à l’intellect en comparant ces deux processus aux phénomènes célestes. La ratio, étant toujours en mouvement, est comparée aux planètes mobiles tandis que l’intelligence, en raison de sa fixité, est comparée au firmament, c’est-à-dire au ciel des étoiles fixes :

Timée le platonicien élève le regard surtout vers deux circuits dans le ciel : erratique, c’est-à-dire celui des planètes, et aussi non errant, à savoir celui du firmament. Il contemple des circuits à peu près semblables dans l’âme. Erratique en effet dans la ratio égarée par des allers-retours variés entre soi et la cause de connaissance ; mais non errant dans l’intellect qui regarde soi-même et sa propre cause par un regard simple et ferme.[8]

Il poursuit en se focalisant plus particulièrement sur le circuit qui se produit “sous la Lune”, c’est-à-dire la ratio. Il en distingue deux mouvements, l’un descendant, l’autre ascendant :

En outre comme sous la Lune les mouvements droits sont jumeaux, l’un ascendant, mais l’autre descendant, de même dans l’âme, le mouvement lorsqu’il est droit est double : l’un, celui de sentir les choses corporelles et d’imaginer les images des corps, descend vers les choses extérieures ; l’autre monte, celui qui à partir de plusieurs cas singuliers d’une forme conçoit et comprend la forme unique et sa raison commune.[9]

Ces deux directions de la ratio correspondent, comme nous l’avons vu plus haut, à ses deux fonctions, le mouvement descendant à la fonction génératrice, le mouvement ascendant à la fonction intellective d’élaboration de concepts.

Le lieu dans lequel s’expriment ces deux mouvements de la ratio est le monde sublunaire, qui est celui que présente la carte de la Lune du tarot de Marseille. Nous pouvons émettre l’hypothèse que, dans cette image, le mouvement descendant est représenté par les rayons de l’astre lunaire, tandis que le mouvement ascendant serait illustré par les goutelettes qui semblent attirées par la Lune (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, La Lune, 1760 (mise en évidence des rayons et des goutelettes).

 Un autre aspect remarquable de la carte à cet égard est le fait que tous les regards de la carte s’inscrivent selon la verticale, soit du haut vers le bas (le visage lunaire), soit du bas vers le haut (les chiens et l’écrevisse) (fig. 2).

Fig. 2. Nicolas Conver, La Lune, 1760 (mise en évidence de l’orientation des regards).

L’arcane de la Lune semble bien illustrer la ratio, mécanisme discursif par lequel s’accordent les mondes divin et terrestre, mais qui n’autorise pas la contemplation divine. Cette hypothèse, toutefois, s’appuie sur une interprétation des goutelettes observables dans la carte qui ne coïncide pas tout à fait avec celle que nous avions proposée dans l’épisode 33 pour des goutelettes similaires dans la carte du Soleil. Il nous faut donc vérifier la compatibilité de ces deux lectures.

À suivre dans la sixième partie : goutelettes, formules et concepts.


[1] Cesare Vasoli, La ratio nella filosofia di Ficino, in Idem, Quasi sit Deus. Studi su Marsilio Ficino, Lecce, Conte, 1999, pp.  263-280.

[2] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 210 (XIII, 2). Traduction légèrement modifiée.

[3] Ibidem. Traduction légèrement modifiée.

[4] Ibid. Traduction légèrement modifiée.

[5] Ibid. Traduction légèrement modifiée.

[6] Ibid., p. 211.

[7] M. Ficin, Correspondance. Livre 2, cit., p. 159.

[8] Ficin, On Dionysius the Areopagite. Vol. I: Mystical Theology and the Divine Names, part I, éd et trad. M. J. B. Allen, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2015, p. 364.

[9] Ibidem.


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