34 – SOUS LE REGARD DE LA LUNE – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Deuxième partie : le Soleil en son miroir

Dans le tarot de Marseille, les cartes de la Lune et du Soleil portent des numéros consécutifs (respectivement le XVIII et le XIX). Elles présentent toutes les deux dans leur partie supérieure la figure de l’astre comme un disque couronné de rayons et dans lequel s’inscrit un visage humain. Les deux cartes semblent ainsi complémentaires l’une de l’autre, comme dans la tradition iconographique médiévale associant les figures du Soleil et de la Lune (fig. 1).

Fig. 1. Comparaison des figures du Soleil (à gauche) et de la Lune (à droite) du tarot de Marseille.

De la même manière, dans ses écrits, Ficin considère le plus souvent la Lune sous l’angle de son rapport au Soleil : il les oppose l’un à l’autre comme les deux membres complémentaires d’un couple fondamental. Au Soleil actif, masculin, tourné vers le ciel, il oppose la Lune réceptive, féminine, tournée vers le monde.

C’est le cas notamment dans son traité sur le Soleil et la lumière, publié en 1493, dans lequel abondent les considérations astrologiques.

Au chapitre 4, évoquant les aspects astrologiques de la Lune par rapport au Soleil, il la présente comme un relais entre les puissances célestes concentrées dans le Soleil et la terre qui les reçoit. La Lune ne possède en effet aucune lumière propre et ne fait que renvoyer, à la manière d’un miroir, un rayonnement qui provient du Soleil :

Mais si la Lune en opposition au Soleil est sublime, cela ne doit provoquer aucune admiration en nous. Car qu’est-ce que la lumière de la Lune, si ce n’est la lumière même du Soleil de part et d’autre répercutée par le miroir lunaire. Et au moment de la pleine Lune, elle est réfléchie par son regard [e conspectu] vers le Soleil. Mais la Lune semble descendre en quadrature parce qu’alors elle regarde son Seigneur de travers […] La Lune, maîtresse de la génération, ne possède aucune lumière visible, si ce n’est par le Soleil. Et par le regard parfait du Soleil, elle reçoit les puissances de tous les objets célestes, comme le dit Proclus, comme si elles étaient toutes dans le Soleil, et fait descendre des puissances semblables vers notre terre.[1]

Comme dans la tradition iconographique médiévale où le Soleil et la Lune sont représentés avec des visages humains, dans ce passage le Soleil et la Lune affichent une figure humaine. C’est par son regard (e conspectu), que la lumière de la Lune est renvoyée au Soleil et il lui arrive de regarder le Soleil de travers (torva intuetur). C’est aussi par son regard que le Soleil reçoit les puissances de tous les objets célestes.[2]

Ficin subordonne la Lune à l’astre du jour puisqu’il présente le Soleil comme “son maître”. La Lune, elle, est qualifiée de maîtresse de la génération. C’est à elle que revient le rôle de relayer l’influence solaire vers le monde naturel. Le Soleil et la Lune sont donc vus dans ce passage comme un dispositif optique complexe à travers lequel les puissances célestes sont transmises au monde physique : depuis tous les corps célestes vers le Soleil, puis par les rayons de celui-ci vers le miroir de la Lune et de là jusqu’à la terre.[3]

Au chapitre 5 du même traité, Ficin traite des horoscopes. Il commence par distinguer les naissances diurnes des naissances nocturnes, préférant les premières au secondes, une lumière solaire directe étant jugée meilleure qu’une lumière réfléchie par la Lune :

Enfin, une naissance de jour est estimée en général meilleure qu’une naissance de nuit et la première en tout cas étant jugée provenir plus du Soleil, tandis que la seconde c’est de la Lune en tant que miroir du Soleil.[4]

Ici encore, par conséquent, la Lune est considérée comme le relais de la puissance rayonnée par le Soleil. Plus loin, Ficin va jusqu’à indiquer comment la médecine, secondée par l’observation astrologique, peut tirer partie de la réflexion lunaire pour intervenir sur les parties du corps :

Aussi la Lune, qu’Aristote appelle Soleil mineur, recrée l’esprit et l’humeur naturelle du Soleil quand elle est ascendante ; quand elle est descendante elle leur fait défaut. Et plus elle abonde en lumière du Soleil, plus elle est salutaire en toutes choses. Je laisse de côté maintenant comment il faut observer la Lune, quant à son aspect vis-à-vis du Soleil, quand sa lumière n’est pas en défaut, successivement dans tel signe qui signifie telle partie du corps, puis dans le suivant qui signifie telle autre partie. Et ainsi la puissance de tous les objets célestes, traversant la Lune à partir du Soleil vers les parties du corps doit être soutenue par des médecines disposées au moment propice selon les rites.[5]

Le médecin doit donc observer les aspects de la Lune par rapport au Soleil au moment de son passage dans les différents signes zodiacaux, en lien avec les différentes parties du corps, de façon à agir au moment opportun sur ces organes pour tirer profit du rayonnement solaire bénéfique réfléchi par la Lune.

Au chapitre 6, Ficin, invoquant l’autorité des anciens sages au sujet de la puissance solaire, souligne le rôle joué par la Lune dans la transmission de cette force sur terre :

Jamblique raconte ainsi l’opinion des Égyptiens. Quelque chose que nous ayons, nous la tenons manifestement du Soleil, soit du Soleil seul, ou bien si c’est aussi par d’autres choses, c’est du moins soit parfait depuis le Soleil, soit depuis le Soleil à travers d’autres choses. De même le Soleil est maitre des puissances de tous les éléments. La Lune est maitresse de la génération par la puissance du Soleil. C’est pourquoi Albumasar dit que c’est par le Soleil et la Lune que la vie est répandue dans toutes les choses. Moïse estime que le Soleil est maitre des choses célestes pendant le jour et que durant la nuit c’est la Lune, comme un Soleil nocturne.[6]

Ainsi pour Ficin, la Lune se voit conférer des puissances solaires là où ses caractéristiques lui permettent d’accomplir un rôle mieux que ne pourrait le faire le Soleil directement. Elle agit sur la génération en raison de sa proximité plus grande avec la Terre. Elle agit durant la nuit car les rayons solaires n’y peuvent accéder que par son intermédiaire. La Lune apparaît ici encore comme un auxiliaire du Soleil.

Au chapitre 7, Ficin déduit de la disposition des signes dans le zodiaque le fait que le Soleil et la Lune forment un couple suprême :

Par conséquent la disposition même des signes dans le zodiaque montre clairement que le Soleil est le roi des choses célestes et la Lune – qui est à la fois la sœur et l’épouse du Soleil – en est la reine.[7]

Au Soleil-roi il opppose ainsi la Lune-reine qui est aussi sa sœur et son épouse.

Au chapitre 8, faisant écho à Ptolémée, Ficin attribue à chacun des deux astres son domaine spécifique :

Ptolémée estimait que le Soleil et la Lune étaient les auteurs de la vie : la Lune le montre parce qu’elle produit l’accroissement et la vitalité, quant au Soleil, c’est parce qu’il vise l’intelligence.[8]

À la Lune revient donc la vie physique et la génération, tandis que la vie intellectuelle appartient au Soleil.

Au chapitre 11, les domaines respectifs représentés par le Soleil et la Lune sont encore précisés. Ficin distingue trois grands principes porteurs de lumière : le Bien-en-soi, l’intellect divin et l’âme du monde. Le Soleil représente le Bien-en-soi ou idée du Bien – c’est-à-dire Dieu –, qui l’emporte sur les autres (comme nous l’avons vu dans l’épisode 33) ; le firmament plein d’étoiles, en raison de sa fixité, représente l’intellect divin, qui contient toutes les Idées ; enfin, la Lune, parce que sa lumière est changeante, représente l’âme du monde :

Les Platoniciens posent trois principes: le Bien-en-soi, l’intellect divin, l’âme du monde. La lumière, unique avant toutes ces choses, renvoie manifestement à tous les trois. […] De nouveau, de même que la lumière descend dans le ciel – et aussi sous le ciel –  à partir de trois principes supercélestes, et rapporte partout à ses parents ; de même dans le ciel elle représente le Bien-en-soi par le Soleil, mais l’intellect divin et la plénitude des Idées, c’est par le firmament plein d’étoiles. Enfin, l’âme du monde, pour la raison qu’elle est mobile, est représentée par la Lune mutable par sa lumière.[9]

Par l’âme du monde, Ficin entend le principe “qui fait naître toutes les choses par sa chaleur nourricière, et les réchauffe, les vivifie et aussi les meut”. Elle est représentée par la Lune dans le ciel, par l’élément eau sous le ciel, c’est-à-dire dans le monde physique :

Et similairement, sous le ciel le premier [principe] est représenté par le feu, le deuxième par l’air, le troisième et dernier par l’eau.

Cette idée que la Lune est la mère de la génération en raison de sa proximité avec le monde physique et ses éléments, tandis que le Soleil, source de la lumière, est son père, nous la retrouvons encore dans un chapeau introductif de Ficin au chapitre 20 du Timée de Platon :

Le Soleil est le principal indicateur des temps et la mesure vis-à-vis du mouvement des planètes. Celui-ci répand sa lumière – c’est-à-dire celle qui est manifeste pour les yeux – dans tout le ciel et les étoiles. Car ces dernières possèdent aussi une lumière innée, mais qui pour nous reste cachée. Puisque la Lune, mère de la génération, est proche des éléments, entretenant avec ceux-ci un rapport d’analogie qui n’est pas négligeable ainsi que variable ; et comme le Soleil n’a pas de rapport d’analogie avec eux, la Lune interposée les concilie. Justement, ce père de la génération est proche de la mère de la génération, la première chaleur de la première eau, l’illuminateur de l’illuminée. Aristote appelle la Lune un autre et plus petit Soleil.[10]

Ici aussi, la Lune est caractérisée par son humidité. La carte de la Lune du tarot de Marseille, qui porte dans sa partie céleste l’image du croissant lunaire orné d’un visage et dans sa partie terrestre une étendue d’eau serait-elle une image de l’incarnation de l’âme dans le monde ? Mais que vient faire l’écrevisse au milieu ?

À suivre dans la troisième partie : la porte du Cancer.


[1] Ficin, Opera omnia, Basel, Henricpetri, 1576 ; repr. Paris, Phénix, 2000, p. 967.

[2] Voir aussi ibidem, p. 970 : « Mais il ne faut pas négliger le fait que les planètes, quand elles reviennent voir la face du Soleil ou de la Lune, comme par une sorte de salut, acquièrent subitement une force nouvelle, que les arabes ont appelée “almugea” ».

[3] Voir aussi, ibidem, p. 971 : « C’est pourquoi tu concluras, ensemble avec les Platoniciens et Denys, que le Soleil, ou Phébus, ou le conducteur des Muses, c’est-à-dire de l’intelligence, est l’image visible de Dieu. Tu concluras aussi que Phoebe, c’est-à-dire la Lune, est l’image de Phébus, à peu près comme celui-ci est l’image de Dieu ; et, comme dit Hipparque, que celle-ci est le miroir du Soleil, c’est-à-dire qu’elle détourne vers notre terre la lumière qui arrive sur elle depuis le Soleil. »

[4] Ibidem., p. 967.

[5] Ibid., p. 968.

[6] Ibid., p. 968. Cf. Genèse 1 16.

[7] Ibid., p. 968.

[8] Ibid., p. 970.

[9] Ibid., p. 973.

[10] Ficin, Opera omnia, Basel, Henricpetri, 1576 ; repr. Paris, Phénix, 2000, p. 1468.


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