34 – SOUS LE REGARD DE LA LUNE – HUITIÈME PARTIE

Suite de la septième partie.

Huitième partie : les chiens d’Hécate.

Parmi les divinités lunaires du panthéon gréco-romain, la plus obscure est Hécate, car elle tient le rôle de la Lune noire. Elle est souvent associée aux enfers, mais aussi aux carrefours, car elle fait le lien entre ce qui est en haut et ce qui est en bas. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle est souvent accompagnée, dès l’Antiquité grecque, par des chiens.[1] Dans Les Magiciennes, par exemple, Théocrite invoque « la souveraine Hécate, devant qui tremblent jusques aux chiens, quand elle vient à travers les monuments des morts et le sang noir ».[2] Quelques vers plus loin, la présence de la déesse dans la ville provoque le hurlement des chiens : « Thestylis, les chiens, entends, hurlent par la ville, la déesse est aux carrefours. » Ce sont les mêmes hurlements canins qui accompagnent la déesse dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes : « Elle était environnée des chiens infernaux, qui poussaient des hurlements affreux. »[3] Elle apparaît comme « l’amie nocturne des chiens » dans une invocation orphique du IIIe siècle avant J. C. :

J’invoque Hécate la désirable, la sentinelle des routes et des carrefours,
céleste, terrestre et marine, drapée dans son péplos de safran,
la sépulchrale, bacchante parmi les âmes des morts,
la fille de Persée, la solitaire, réjouie par les cerfs,
l’amie nocturne des chiens, la reine redoutable,
sans ceinture, précédée des cris des bêtes, invincible !…[4]

On connaît par ailleurs plusieurs représentations d’Hécate dans lesquelles la déesse est accompagnée par la figure d’un chien. Des deux côtés d’une stèle conservée aujourd’hui au Louvre, le chien est aux pieds de la déesse, assis sur son arrière-train, les pattes avant tendues, la tête levée vers le ciel (fig. 1)

Fig. 1. Hécate, deux faces d’une stèle, Grèce antique, période hellénistique (Musée du Louvre, Paris).

Par leur attitude, tournés comme ils le sont vers le ciel, ces chiens d’Hécate semblent inspirés du même modèle que ceux de l’arcane XVIII du tarot de Marseille (fig. 2).

Fig. 2. Comparaison entre les chiens de la Lune du tarot de Marseille (en haut) et les chiens de la stèle d’Hécate (en bas).

La posture des animaux évoque les « hurlements affreux » que les chiens semblaient adresser dans la nuit à leur lunaire déesse. Des animaux qui interagissent avec les dieux ? Les mentions de la déesse Hécate sont rares chez Ficin. Dans son traité sur la vie, il l’associe à l’un des périls qui guettent le savant au travail. Hécate, qualifiée de « monstre nocturne », représente les troubles liés au fait de rester éveillé trop longtemps durant la nuit.[5] Plus intéressantes pour nous, dans les écrits de Marsile, sont les références aux chiens.

Au chapitre I de son traité sur la religion chrétienne, Ficin affirme la spécificité de l’espèce humaine, parmi toutes celles que compte le règne animal, comme la seule douée de religion :

Tous les dons singuliers du genre humain, nous les voyons apparaître quelque fois dans quelque bête, au moins d’une certaine manière, sauf la religion. Mais les bêtes ne portent en elles aucun signe de religion, de sorte que nous est propre l’élévation de l’esprit vers Dieu, roi du ciel. De même l’élévation du corps vers le ciel nous est propre. Et ainsi le culte divin est pour ainsi dire naturel à l’être humain, de la même manière que le hennissement est naturel au cheval et l’aboiement au chien.[6]

Dans ce passage, Ficin affirme donc que l’élévation de l’esprit vers Dieu est aussi caractéristique de l’être humain que le fait d’aboyer pour les chiens. Cette comparaison entre en résonance avec la carte de la Lune du tarot de Marseille, parce que les chiens qui y sont représentés ont la tête levée vers le ciel en même temps qu’ils sont en train d’aboyer. Ainsi ils semblent faire tout à la fois ce qui est le propre de l’espèce humaine (se tourner vers le ciel) et ce qui est le propre du canidé (aboyer). Ficin poursuit comme s’il avait en tête cette posture particulière du chien, puisqu’il évoque ce fait que parfois les animaux donnent l’impression d’honorer les choses célestes :

Mais si une personne très vétilleuse devait affirmer que certaines bêtes vénèrent parfois les choses célestes – ce que j’ai du mal à croire – les Platoniciens répondront que ces bêtes font plutôt autre chose au moment où elles semblent honorer les choses célestes et si peut-être elles les honorent, du moins elles ignorent ce qu’elles font, ou si elles le savent alors elles participent elles aussi de l’intelligence et de l’immortalité.[7]

La réponse que fait Ficin est intéressante, parce qu’elle laisse ouvertes différentes possibilités. Le cas le plus probable selon lui est que ces bêtes ont l’air d’honorer les choses célestes mais sans le faire réellement. Toutefois, si elles le font, c’est certainement de manière inconsciente… à moins que les bêtes ne participent elles aussi à l’intelligence divine et à l’immortalité. Même si Ficin affirme avoir « du mal à la croire », il se refuse à conclure à l’impossibilité d’une telle chose.

Cette comparaison entre la religiosité de l’homme et l’aboiement du chien a de l’importance pour Ficin, puisque nous la retrouvons au livre XIV de sa Théologie platonicienne. Si la conclusion est presque identique quant au fait que parfois les animaux donnent l’impression d’honorer les choses célestes, le paragraphe qui précède nous apporte un élément clé. Il s’agit encore une fois de démontrer que c’est le sentiment religieux qui fait le propre de l’être humain :

Il faut […] que l’espèce humaine, puisqu’elle est distincte de celle des animaux, possède une perfection distincte et propre qui ne soit le partage d’aucune bête en aucune manière. Sera-ce la parole ? Mais les bêtes imitent la parole par le geste, le cri et le chant. La ratio ? Oui, mais pas toute opération de la ratio.[8]

Nous retrouvons ici la ratio, cette puissance des âmes raisonnables dont nous avons vu précédemment (cf. troisième partie) que Ficin l’associe au monde sublunaire. Ficin poursuit en distinguant précisément quelle opération précise de la ratio est le propre de l’homme :

Car il y a aussi chez les bêtes une sorte d’observation des phénomènes naturels qui apparemment n’est pas purement imaginaire. En effet, elles guérissent leurs maladies par le choix de leur nourriture et de certains remèdes et, comme si elles prévoyaient la température, elles manifestent des signes de ce qui va arriver et elles changent de lieu pour éviter les dangers éventuels des saisons, bien qu’en cela elles suivent leur nature plutôt qu’elles ne la guident. Que reste-t-il donc qui soit vraiment l’apanage de l’homme seul ? La contemplation du divin. Les bêtes ne présentent aucun signe de sentiment religieux, si bien que l’élévation de notre âme vers Dieu, roi du ciel, nous est aussi propre que l’élévation de notre corps vers le ciel et le culte du divin est presque aussi naturel aux hommes que le hennissement aux chevaux et l’aboiement aux chiens.[9]

Dans ce passage Ficin considère que certains animaux font preuve d’une certaine ratio car ils observent les phénomènes naturels pour déterminer leur conduite, sont capables de prévisions, choisissent raisonnablement leur nourriture, etc… Cependant il leur manque cette pointe suprême de la ratio qui est la contemplation du divin, le sentiment religieux, l’élévation de l’âme vers Dieu. Ficin tire des conclusions semblables dans son traité « Cinq questions sur l’âme » publié dans le second volume de ses Lettres :

Au vrai, la ratio nous est propre : en effet, Dieu ne l’a pas répandue parmi les bêtes, sinon il leur aurait donné le discours qui, pour ainsi dire, est l’interprète de la ratio, il leur aurait aussi donné la main qui est comme le ministre et l’instrument de la ratio ; en outre, si les bêtes possédaient la ratio, nous verrions en elles quelques signes de délibération et d’inconstance. Or nous observons maintenant qu’elles ne font jamais rien sans être poussées par un instinct naturel vers une nécessité uniquement corporelle. Toutes les araignées tissent pareillement leur toile, ni elles n’apprennent à tisser ni elles ne deviennent meilleures dans le tissage même après un long temps. Enfin, si les bêtes brutes possédaient la raison, certains signes et œuvres de religion avérés apparaîtraient manifestement pour tous : en effet, là où l’intellect est présent, lui qui est comme un œil fixé vers la lumière intelligible, là aussi la lumière intelligible, qui est Dieu, brille, est révérée, aimée et honorée.[10]

La présence des chiens dans l’arcane XVIII semble ainsi faire allusion à cet aspect de la pensée de Ficin selon lequel, même s’ils semblent parfois faire usage de la ratio, les animaux n’en possèdent pas la pointe suprême qui permet à l’être humain, et à aucun autre animal, de s’élever vers le ciel pour contempler le divin.

La carte de la Lune présente une particularité intéressante : elle est l’un des seuls atouts du tarot de Marseille, avec la Roue de Fortune, dans lequel le corps humain semble absent. Et si ces chiens n’étaient des bêtes qu’en apparence ?

À suivre dans la neuvième partie : les aboyeurs.


[1] Cf. l’étude approfondie d’A. Zografou, Chapitre II. Rencontre du chien avec Hécate In : Chemins d’Hécate : Portes, routes, carrefours et autres figures de l’entre-deux [en ligne]. Liège : Presses universitaires de Liège, 2010 (généré le 05 mai 2021). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pulg/1659>. ISBN : 9782821896420. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pulg.1659.

[2] Les Magiciennes, II 12, in Théocrite, Idylles, éd. et trad. P.-E. Legrand, Paris, Les Belles Lettres, 2016, p. 47.

[3] Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, III, 1216-1217.

[4] Hymnes orphiques, éd. et trad. P. Chuvin, Paris, Les Belles Lettres, 2014.

[5] Ficin, De vita, éd. et trad. C. V. Kaske et J. R. Clark, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2002, p. 123.

[6] Ficin, De christiana religione, in Idem, Opera omnia, Basel, Henricpetri, 1576 ; repr. Paris, Phénix, 2000, p. 2.

[7] Ibidem.

[8] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. II, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 279 (XIV, 9). Traduction légèrement modifiée.

[9] Ibidem, pp. 279-280.

[10] Ficin, Correspondance. Livre 2. Opuscules philosophiques (1476-1479), trad. S. Galland, Paris, Vrin, 2019, p. 38.


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