34 – SOUS LE REGARD DE LA LUNE – NEUVIÈME PARTIE

Suite de la huitième partie.

Neuvième partie : les aboyeurs.

Fig. 1. Jean-Léon Gérôme, Diogène de Sinope, 1860 (Walters Art Museum, Baltimore).

Chez Ficin, il n’y a pas que les chiens qui aboient. Le philosophe florentin fait souvent référence, en effet, à cette émission sonore caractéristique de la gent canine pour stigmatiser des comportements très humains. Dans ses écrits, comme nous l’avons déjà vu (douzième épisode, dix-huitième épisode, dix-neuvième épisode, vingt-neuvième épisode, trentième épisode), la bête est généralement une image de l’homme. Au chapitre XVII de son commentaire sur le Philèbe de Platon, Ficin se lance dans la défense de la théorie des Idées de Platon, cherchant à la rendre acceptable pour ses lecteurs chrétiens. Ainsi, il prend soin de placer les Idées dans l’Intelligence divine, réfute l’assimilation de la théorie des Idées à une quelconque forme de polythéisme et en appelle à l’autorité de deux fameux théologiens chrétiens imprégnés de doctrine platonicienne, le pseudo-Denys l’Aréopagite et Saint Augustin :

Dans tout élément et tout corps composé sont contenues des formes par la puissance desquelles sont générées des puissances similaires dans la matière : dans les arbres et les animaux sont contenues leurs semences ; dans leurs semences sont contenues leurs espèces (rationes) et leurs aliments ; dans leurs corps sont contenus leurs concepts (notiones) ; dans l’âme de celui qui contemple sont contenues les lumières et les principes de toutes les conclusions qui y ont été produites. Par conséquent, qui nierait que dans l’intelligence de Dieu, cause de toutes Ses œuvres, soient contenues les espèces, semences, puissances, raisons, modèles et concepts de toutes les choses ? Telles sont, pour Platon, les Idées : la raison selon laquelle Dieu produit chacun des humains et engendre l’Humain même et l’Idée de ces humains ; et pareillement pour toutes les autres choses. Et à ce propos, comme l’avaient affirmé les anciens théologiens – Zoroastre, Hermès, Orphée, Aglaophème, Pythagore – que Platon avait suivis : du fait des nombreux noms d’Idées est communément né le vain soupçon qu’il y ait encore plus de dieux. Or, qu’il faille en effet accepter de telles Idées – et telles elles furent acceptées par Platon –, les théologiens chrétiens Denys l’Aréopagite et saint Augustin aussi en rendent témoignage. Et le démontreront aussi des raisons tirées des livres de Platon que j’ajouterai ensuite.[1]

C’est que, au temps de Ficin, la théorie des Idées n’est pas bien vue par l’Église, dont la doctrine était fortement influencée par la philosophie aristotélicienne. En effet, les Péripatéticiens, disciples d’Aristote, étaient connus pour leur refus de la théorie des Idées de Platon. C’est pour cela sans doute que Ficin ajoute à sa défense des Idées la phrase suivante :

Par conséquent c’est en vain que les Péripatéticiens aboient contre l’honneur de Platon.[2]

Pourquoi Ficin choisit-il le terme « aboyer » pour décrire les invectives des Péripatéticiens ? C’est que, parmi les écoles philosophiques de l’Antiquité, il en est une qui avait manifesté plus spectaculairement que toute autre son refus des Idées de Platon : il s’agit des Cyniques (voir à ce sujet le vingtième épisode et le vingt-et-unième épisode). Or ces derniers étaient aussi qualifiés de « chiens ». Si Ficin dit que les péripatéticiens aboient contre l’honneur de Platon, c’est parce que les scolastiques de son temps, nourris de philosophie aristotélicienne, refusent la théorie des Idées, à l’instar des Cyniques, ces philosophes de l’Antiquité que l’on appelait les « chiens ».[3]

Les aboiements de ceux qui nient la réalité des Idées se font encore entendre au deuxième livre la Théologie platonicienne de Ficin. Au terme d’un long paragraphe consacré à accorder les Idées avec la théologie chrétienne – elles sont les « raisons de toutes choses », qui « sont en Dieu », sans que leur grand nombre ne « diminue la simplicité divine », Ficin glisse une petite phrase à l’attention de ses détracteurs :

Mais nous avons désormais traité des idées plus longuement que nous ne l’étions proposé, parce que nous en avons rencontré ici l’occasion par hasard. En tout cas, en dépit des aboiements de certains chiens qui ne sont pas de notre avis, c’est là la pensée très certaine de notre Platon et des Platoniciens.[4]

Ici, même s’ils ne sont pas explicitement mentionnés, sont certainements visés les théologiens scolastiques nourris par les commentateurs d’Aristote. Les chiens aboyeurs sont tous les théologiens et philosophes qui ne parviennent pas à hisser leur regard vers Dieu parce qu’ils se refusent à considérer un maillon essentiel de l’ascension : l’intelligence divine pleine de la multitude des idées.

L’association entre les chiens aboyeurs et la Lune était bien présente dans l’esprit de Ficin, comme en témoigne un de ses écrits quelque peu énigmatique. Il s’agit d’une lettre qu’il écrit pour le compte d’une société amicale appelée Canacia à l’attention d’une autre société amicale nommée Mammola. On connaît peu de choses sur ces deux sociétés. Ficin compare Canacia à un chien (sans doute parce que le terme se rapproche du mot latin canis, signifiant chien) et Mammola à une violette (car c’est le nom italien de la violette) :

Lettre plaisante de Canacia à Mammola.
La société amicale nommée Canacia écrit à l’autre société nommée Mammola, pour dire de quelle manière elles sont en accord. L’insouciance à la tranquillité, la sœur à sa sœur, Canacia adresse à Mammola son salut plus beau que la violette. Certes, si Canacia aboie, tandis que Mammola chante, qui penserait que Canacia puisse s’accorder avec Mammola ? Cependant cette discordance aussi est en accord. Car comme la plupart du temps le chien aboie de manière stridente au son très aigu des flûtes, de même Canacia aboie en s’accordant avec Mammola. Mais pour que nous nous élevions plus haut, de même que Phébus s’accorde avec Phébé, de même Canacia s’accorde avec Mammola. De même que la violette se tourne vers le Soleil, de même le chien hurle à la Lune.[5]

Ainsi, l’accord de Canacia et Mammola est semblable à celui qui existe entre le Soleil (Phébus) et la Lune (Phébé). De même que la première société se tourne vers le Soleil comme une violette, la seconde est comme le chien qui hurle à la Lune.

Cependant l’astre nocturne chez Ficin est aussi associé à la vision des Idées. Dans son commentaire sur le septième livre de la République de Platon, Ficin livre son interprétation de la fin du mythe de la caverne, là où Platon explique comment certains prisonniers se libèrent de leurs liens et parviennent progressivement à remonter du fond de la grotte vers le monde extérieur et à émerger au Soleil. Pour Ficin, ce récit montre de manière imagée comment la philosophie permet à l’intelligence humaine d’accéder à la connaissance de Dieu. Il y voit une ascension à travers les cinq niveaux de la réalité, depuis la matière jusqu’à Dieu en passant, naturellement, par les Idées :

[…] pour ce qui est de l’intelligence, la philosophie procure au moins deux choses ; à savoir qu’elle la purifie des passions comme des fausses opinions ; ensuite elle la fait passer, par des raisonnements et exhortations, depuis les formes physiques vers les formes intellectuelles qui se trouvent en nous ; et par l’intermédiaire de celles-ci, vers les formes intelligibles, c’est-à-dire les Idées ; puis par les Idées à l’Intelligence divine, en laquelle sont contenues les Idées ; et finalement par celle-ci vers le Bien divin, qui est le principe et la lumière des Idées.[6]

Immédiatement après, Ficin ajoute cette étrange remarque :

Donc, quand Platon dit que l’âme monte de la lanterne à la lune, puis de la lune au soleil, il veut dire que l’âme s’élève des formes naturelles vers les formes mathématiques, et de celles-ci enfin vers les formes divines.[7]

Les Cyniques et les Péripatéticiens, et surtout les scolastiques à leur suite, qui nient la possibilité de voir les Idées, peuvent sembler adorer Dieu : en réalité ils sont donc incapables de s’élever au-delà de la Lune pour se hisser jusqu’au Soleil divin. Telle est sans doute la raison de la présence des chiens qui aboient dans la carte de la Lune du tarot de Marseille. Ils représentent tous ceux qui, par l’utilisation de leur seule ratio, se montrent incapables de considérer de réalités plus élevées que les phénomènes sublunaires et restent donc dans la nuit de l’ignorance des réalités divines.


[1] Ficin, The Philebus Commentary, éd. et trad. M. J. B. Allen, Tempe, Arizona, Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies, 2000, p. 181.

[2] Ibidem.

[3] Je me permets de renvoyer sur ce point à mon article : C. Poncet, « En montant l’échelle des philosophes. Marsile Ficin et la vision des Idées », in E. Chayes (éd.), Renaissance et ascensions de l’âme. De la lanterne à la lune, de la lune au soleil, pp. 129-148, ici pp. 144-148.

[4] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, vol. I, éd. et trad. R. Marcel, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 109 (II, 11).

[5] Supplementum Ficinianum, vol. I, éd. P.-O. Kristeller, Florence, Olschki, 1937, p. 61.

[6] Ficin, Opera omnia, Basel, Henricpetri, 1576 ; repr. Paris, Phénix, 2000, p. 1411.

[7] Ibidem.


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