35 – LE PRIX DE LA POMME – CINQUIÈME PARTIE

Suite de la quatrième partie.

Cinquième partie : du corps céleste au corps glorifié.

Ficin traite encore de la résurrection des corps dans son commentaire sur les Noms divins du pseudo-Denys l’Areopagite. Au chapitre XVII, il estime en effet que Platon, dans son dialogue intitulé Le Politique, avait décrit cette résurrection, tout comme Zoroastre l’avait affirmée avant lui :

Dans son livre Sur le règne, Platon décrit la résurrection des corps humains qui adviendra par la puissance divine, résurrection que Zoroastre avait affirmée. C’est pourquoi nous lisons dans les incantations des Mages, dont tous les Platoniciens ont fait usage, que notre âme possède, en plus de son corps terrestre, un corps céleste, avec lequel, comme avec une sorte de char, il retournera au ciel. De même, nous y lisons aussi que les âmes consacrées à Dieu n’abandonneront pas leur corps de terre à la fin ; mais unies à leur corps céleste, elles rendront aussi ce corps de terre au ciel pour qu’il soit illuminé. Et dans ces paroles, la résurrection des corps et la splendeur des bienheureux sont affirmées.[1]

Comme nous l’avons déjà noté précédemment, les âmes humaines possèdent donc selon lui deux corps, l’un céleste qui permet de monter au ciel, l’autre terrestre qui sera emporté par le premier pour qu’il connaisse l’illumination divine. Ficin compare ensuite cette résurrection à l’action du Soleil au printemps qui fait lever les graines semées en terre :

Assurément, comme le Soleil au printemps réveille les graines enterrées dans les entrailles de la terre, et orne la plupart d’entre elles de très belles fleurs, ainsi le très resplendissant corps du Christ, au temps prescrit, réveillera les corps des humains avec ses rayons projetés de toutes parts et en outre les embellira de brillances. D’où cette parole de Paul : « Il transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire. »[2]

Ainsi la lumière est-elle à nouveau ici l’image de l’action divine. Le corps du Christ, « très resplendissant », projette ses rayons de toutes parts pour transfigurer les corps terrestres et les rendre semblables à son propre corps glorieux. Ficin file ensuite la métaphore lumineuse pour revenir sur la « tête de l’intelligence » qu’il assimile à la lumière intellectuelle du Christ inscrite en l’âme humaine et qui lui permet de s’unir à l’Unité divine :

Quand nous serons donc fils de la résurrection, c’est-à-dire quand nous serons renés, selon Sa ressemblance, de Celui qui le premier est déjà ressuscité, et récompensés au troisième ciel, nous jouirons complètement de la lumière du Christ. Nous jouirons par la vision de la lumière visible du corps du Christ ; mais par l’intellect dorénavant libre de tout contact corporel, nous jouirons de la lumière intelligible issue de la lumière intellectuelle, c’est-à-dire de l’âme du Christ brillant dans notre intelligence. Mais par cette unité de l’âme, que Platon dans le Phèdre appelle la tête de l’intelligence, plus puissante que l’intellect, nous poursuivrons une certaine union, meilleure que l’intelligence, avec l’unité et la bonté divines, qui dépasse l’intellect par un intervalle infini. Mais ayant fait entrer dans notre unité les rayons, supérieurs au degré intelligible, elle unira à elle-même l’intelligence, laquelle ainsi formée pour Dieu par Dieu lui-même perçoit aussitôt Dieu comme formateur.[3]

De là, une sorte de transfiguration s’opère et le corps terrestre devient à son tour lumineux et éclatant, comme nous le voyons au chapitre XVIII du même commentaire :

Mais quand nous serons faits incorruptibles et immortels et que nous aurons atteint une fois pour toutes une condition semblable au Christ et heureuse, comme il est écrit : « nous serons avec le Seigneur »[4], nous serons dès lors, grâce à notre très pure contemplation, remplis par le spectacle visible et divin de Lui-même, éclatants de lumière alors, par les lumières qui nous illumineront de toutes parts, comme Ses disciples dans Sa très divine transfiguration. Participant par l’intellect, séparé de la perturbation et de la matière, à Son illumination intelligible, nous serons vraiment dotés, par des projections inconnues et heureuses de rayons resplendissants, d’une union supérieure à l’intellect, à l’imitation d’intelligences plus divines, c’est-à-dire supercélestes. Car nous serons, comme le dit la vérité des paroles divines, « les égaux des anges » et « enfants de Dieu, quand nous seront devenus enfants de la résurrection ».[5]

Dans l’image de l’arcane XX du tarot de Marseille, l’irruption de l’ange dans la nuée s’accompagne de rayons projetés en tous sens. Quant à l’individu debout dans la fosse, sa couleur bleu ciel indique probablement, comme nous l’avons vu, qu’il s’agit d’un corps céleste ou éthéré (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de l’illumination du corps éthéré.

Ficin réaffirme les pouvoirs du corps céleste ou éthéré à l’avant-dernier chapitre de sa monumentale Théologie platonicienne :

Dans sa Métaphysique, Avicenne confirme l’opinion platonicienne, en prouvant que l’âme, dégagée de l’influence du corps, se sert au ciel, comme s’il lui appartenait en propre, d’une sorte d’instrument céleste qu’elle a reçu du corps du ciel et grâce auquel elle remplit le rôle de l’imagination. Avicenne prétend, en effet, que l’âme intelligente, selon l’opinion de Platon, est supérieure par sa dignité et sa puissance naturelles à toute la masse du corps.[6]

Ainsi pour Ficin, le véhicule céleste de l’âme intelligente (qu’il appelle aussi corps céleste ou éthéré), est plus puissant que la masse corporelle. C’est par son intermédiaire que l’âme pourra, sur ordre de la divine Providence, faire revivre les corps terrestres :

Enfin ces véhicules, remplis de l’éclat surabondant de leurs intelligences, resplendissent d’une façon merveilleuse, et le ciel tout entier leur est accessible comme à des rayons. De l’avis de nombreux Platoniciens, ils brillent surtout dans la voie lactée de la même manière que les étoiles. C’est pourquoi les poètes de l’antiquité disaient que lorsque les âmes bienheureuses revenaient en volant auprès des dieux supérieurs, de nouvelles étoiles brillaient au firmament. Mais cela est leur opinion. De plus, les disciples de Zoroastre, de Pythagore, de Platon, et surtout Plotin et Proclus soutiennent qu’un jour, si les causes se représentent tout à fait les mêmes, les mêmes hommes reviendront en nombre absolument égal. Platon, dans son Politique, dit qu’après la course actuelle et fatale de l’univers, les âmes des hommes, sur l’ordre et à l’appel de Dieu reprendront les corps qu’elles ont perdus durant cette course, afin que de même que sur l’ordre du destin les corps humains étaient jadis tombés sur terre, de même sur l’ordre de la divine Providence ils ressortiront de terre et revivront.[7]

Dans la carte du Jugement du tarot de Marseille, le corps bleu ciel de l’homme debout dans la fosse semble représenter le corps céleste au moment de recevoir de la divine Providence les rayons qui permettront ensuite la réunion de l’âme avec ses différents corps dans la glorification. L’instant semble suspendu, puisque le corps est toujours à moitié dans la fosse et ne paraît pas bénéficier d’un rayonnement propre. Quel peut bien être le sens de cette indétermination ?

À suivre dans la sixième partie.


[1] Ficin, De divinis nominibus, chap. XVII, éd. et trad. M. J. B. Allen, , in On Dionysius, part I, p. 136.

[2] Ibidem. Cf. Philippiens, 3 21.

[3] Ficin, De divinis nominibus, chap. XVII, cit., pp. 136-138.

[4] 1 Thessaloniciens, 4 16-17 : « Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu ; après quoi nous, les vivants, nous qui serons encore là, nous serons réunis à eux et emportés sur des nuées pour rencontrer le Seigneur dans les airs. Ainsi nous serons avec le Seigneur toujours. »

[5] Ficin, De divinis nominibus, chap. XVIII, cit., pp. 138-140. Cf. Luc 20 34-36 : « Et Jésus leur dit : « Les fils de ce monde-ci prennent femme ou mari ; mais ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à ce monde-là et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari ; aussi bien ne peuvent-ils plus mourir, car ils sont pareils aux anges, et ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection. »

[6] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XVIII, 9, éd. et trad. R. Marcel, III, Paris, Les Belles Lettres, 1970, p. 221.

[7] Ibidem, pp. 221-222.


Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’ (Allez sur la page www.facebook.com/VillaStendhal puis cliquez sur le bouton « S’abonner »).