35 – LE PRIX DE LA POMME – DEUXIÈME PARTIE

Suite de la première partie.

Deuxième partie : La résurrection des corps

Marsile Ficin aborde dans plusieurs de ses écrits le thème du Jugement dernier. Dans un passage du chapitre XXVIII de son traité sur la religion chrétienne, le De Christiana religione, Ficin rapporte certaines prophéties de l’ancien testament sur ce qui se produira « lors du second avènement du Christ, c’est-à-dire vers la fin de la course du monde. »[1] Il cite une parole du prophète Daniel, « Je contemplais, dans les visions de la nuit, et voici, venant sur les nuées du ciel, comme un fils d’homme »[2], des mots qu’il interprète comme une prévision du Jugement dernier. De façon semblable, la partie supérieure de la carte du Jugement du tarot de Marseille présente une figure humaine qui émerge de la nuée céleste (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de la figure émergeant de la nuée.

Ficin cite ensuite un passage d’Isaïe, qu’il lit aussi comme une anticipation du Jugement dernier :

Isaïe : « Alors la lumière de la Lune sera comme la lumière du Soleil. »[3] Il ne parle pas ici du premier avènement du Christ, dans lequel il ne devait pas modifier l’ordre habituel du monde, comme nous avons dit une autre fois, mais de l’époque après le deuxième avènement du Christ. En effet, ce ne sont pas les corps célestes ou les éléments qui s’arrêteront après le Jugement dernier mais le mouvement, qui a été créé en vue du repos et ensuite l’univers sera plus beau grâce à une lumière débordante.[4]

Ainsi, pour Ficin, le Jugement dernier s’accompagnera d’une lumière débordante grâce à laquelle le monde sera plus beau. De même, dans la carte du Jugement du tarot de Marseille, l’apparition de l’ange dans les nuées est soulignée par un flash lumineux manifesté par de longs rayons jaunes et rouges (fig. 2).

Fig. 2. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence des rayons lumineux.

Ficin poursuit avec une nouvelle citation qu’il attribue au prophète Isaïe :

Il ajoute : « Alors sera guérie la blessure du peuple et l’affliction de sa plaie. Parce que sera détruite la mortalité inscrite en nous à cause du péché des premiers parents. »[5]

En réalité, s’il est bien question s’assainir la blessure du peuple en Isaïe 30 26, la traduction latine en usage (Vulgate) a une formulation bien différente.[6] Les mots cités par Ficin proviennent en fait d’un traité sur la divinité et l’humanité du Christ du célèbre théologien médiéval Nicolas de Lyre (vers 1270-1349). En les attribuant à Isaïe, Ficin les revêt de l’autorité du prophète biblique pour relier la prophétie sur les phénomènes célestes annoncés pour le Jugement dernier avec la doctrine chrétienne de la résurrection des corps :

Car tous les hommes ressusciteront à la vie immortelle, ce que plusieurs prophètes prédisent ouvertement. Mais les raisons de la résurrection, nous les avons apportées dans notre Théologie, que nous avons composée à Ponte a Rignano, chez notre Achate, Giovanni Cavalcanti, et où nous avons même ajouté que Zoroastre, Mercure et Platon ont prédit la résurrection des corps.[7]

Dans la partie inférieure de la carte du Jugement du tarot de Marseille, la figure de l’homme tonsuré de dos qui sort d’une fosse creusée dans le sol, semble illustrer ce même thème de la résurrection des corps (fig. 3).

Fig. 3. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence du corps émergeant de la fosse.

Dans ce même passage, Ficin fait référence à son traité sur l’immortalité de l’âme, la Théologie platonicienne. En effet Ficin y expose, au livre XV, sa conception de la résurrection des corps:

Il faut se souvenir qu’il n’est pas contraire à la nature de l’âme humaine d’être unie à un corps, mais qu’il est naturel à cette âme éternelle d’être toujours unie à un corps éternel et céleste et d’être temporairement unie à un corps temporel et terrestre, comme il est naturel à toutes les planètes d’être toujours dans leurs sphères et temporairement dans tel ou tel signe. Toutefois, après qu’elle aura quitté le corps, il est naturel que l’âme s’en rapproche de nouveau, de telle sorte que, séparée du corps, elle demeure avec un certain désir de retourner vers le même corps, comme une pierre qui, tout en gardant son intégrité, quand on la jette en l’air, tend néanmoins de toutes ses forces vers le bas, comme la planète qui s’étant écartée de son signe y revient un jour ou l’autre suivant l’ordre naturel. Les Mages et les Égyptiens admettent avec les Platoniciens que l’âme reviendra un jour habiter dans le même corps, pour que ce désir naturel ne soit pas éternellement frustré. Autrement quelque chose contre nature serait éternel.[8]

Pour Ficin, donc, l’âme humaine, qui est éternelle, est toujours unie à un corps éternel et céleste. Lors de son séjour terrestre temporaire, elle est en outre unie à un corps temporel et terrestre, qu’elle quitte à la fin de ce séjour, c’est-à-dire au moment de la mort terrestre. Cependant, cette âme conserve un souvenir de son corps terrestre et entretient le désir de retourner vers lui. Ce désir étant dans la nature de l’âme, comme il est dans la nature de la pierre jetée vers le ciel de retomber sur le sol, l’âme doit un jour retrouver son corps terrestre. Comment cela se peut-il ? Dans l’avant-dernier chapitre du dernier livre de la Théologie platonicienne, Ficin laisse entrevoir que ce corps terrestre ressuscité possédera des qualités sublimées, en quelque sorte, par la puissance divine :

Mais revenons maintenant à la résurrection. Donc, en fin de compte, c’est la puissance infinie de Dieu qui est la cause efficiente de la résurrection. Il est donc de la plus haute convenance que la même infinité de vie qui ressuscite des corps déjà morts les conserve affranchis de la mort éternellement. […] Mais, selon les théologiens, il convient aussi admirablement à l’ordre des mérites que les corps soient unis non seulement du point de vue de la vie à toutes les âmes humaines, qui sont des vies, mais aussi aux âmes pures du point de vue des qualités et des actions, de la même manière que ces âmes sont unies à Dieu. C’est pourquoi l’intellect, inondé de la divine lumière, et la volonté, remplie de ce fait d’une joie et d’une efficacité incomparables, transmettent complètement au corps une éclatante lumière et une efficacité merveilleuse pour se mouvoir, de sorte que les corps sont élevés à la lumière et à la puissance des corps célestes, comme ces âmes sont élevées à la lumière et à la puissance des intelligences célestes. Il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que le corps humain, qui par nature est assez semblable au ciel en raison de son équilibre soit, quand il revêt de nouveau par une sorte de faveur une forme céleste, tout à coup et complètement transporté dans la région céleste, entraîné évidemment par l’âme, elle-même étant soutenue par la puissance infinie de Dieu. Puissance qui, même sur la terre, séparée à présent de Dieu, unit, soutient, élève le corps en dépit de la nature de ses éléments, mais qui alors, unie au Dieu supracéleste, peut même élever ce corps avec elle jusqu’à la région supérieure de l’éther. Et par cette pénétration, ce corps très pur n’incommode pas l’éther et n’est pas non plus incommodé, maintenant qu’il est devenu éthéré en puissance et en qualité.[9]

La lumière divine joue dans ce passage un rôle essentiel, puisqu’elle inonde l’intellect, qui de là remplit la volonté de joie, pour ensuite transmettre au corps une lumière comparable à la lumière céleste. Dans cette opération, le corps acquiert lui-même une forme céleste, qualifiée d’éthérée, qui lui permet d’être élevé au ciel. Cette conception reprend la doctrine thomiste du corps glorifié.[10]

L’idée selon laquelle la lumière divine qui inonde le corps ressuscité lui confère une forme céleste ou éthérée semble illustrée dans la carte du Jugement du tarot de Marseille par la couleur uniformément bleue ciel du corps qui émerge de la fosse (fig. 3), semblable à celle des nuées et du nimbe qui couronne la tête de l’ange. Quel est le rôle exact joué par cette figure dans la composition ?

À suivre dans la troisième partie : La face de Dieu


[1] Ficin, De Christiana religione, éd. G. Bartolucci, Pisa, Edizioni della Normale, 2019, p. 260.

[2] Daniel 7 13.

[3] Isaïe 30 26.

[4] Ficin, De Christiana religione, cit., p. 260.

[5] Ficin, De Christiana religione, cit., p. 260. Cf. Nicolas de Lyre, Probatio divinitatis et humanitatis Christi, in Bibliorum sacrorum cum glossa ordinaria iam ante quidem, tome VI, Venise, 1603, p. 1713 : « Ad hoc dicendum, sicut et ad praecedentem argumentum, quod loquitur de adventu Christi ad iudicium, tunc enim innovabuntur et mutabuntur quodammodo corpora coelestia, et tunc sanabitur vulnus populi et percussura plagae eius, quia tunc destruetur mortalitas per peccatum primorum parentum inducta, quia omnes homines resurgent ad vitam immortalem. »

[6] Isaïe 30 26. Vulgate : « in die qua alligaverit Dominus vulnus populi sui, et percussuram plagae ejus sanaverit. »

[7] Ficin, De Christiana religione, cit., pp. 260-261.

[8] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XV, 12, éd. et trad. R. Marcel, III, Paris, 1970, p. 66.

[9] Ficin, Théologie platonicienne, XVIII, 9, cit., p. 226. Voir aussi Ibidem, pp. 221-224.

[10] Cf. Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, IV, 86 : « Mais de la lumière et de la force de l’âme élevée à la vision de Dieu, le corps qui lui sera uni recevra quelque chose de plus. Il sera totalement soumis à l’âme, de par la puissance divine, non seulement quant à l’être, mais aussi quant aux actions et passions, mouvements et qualités corporelles. De même donc que l’âme qui jouit de la vision de Dieu sera inondée d’une certaine lumière spirituelle, de même par rejaillissement de l’âme sur le corps, celuici, à sa manière, sera revêtu de la lumière de gloire. D’où la parole de l’Apôtre, dans la première Épître aux Corinthiens : « Semé dans l’ignominie, le corps ressuscitera dans la gloire ». Notre corps, maintenant opaque, sera alors lumineux. […] Voilà pourquoi l’Apôtre dit des corps ressuscités qu’ils seront célestes, non par leur nature, mais par leur gloire. Aussi, après avoir dit qu’il y a des corps célestes et qu’il y a des corps terrestres, ajoute-t-il : « autre est la gloire des corps célestes, autre la gloire des corps terrestres ». De même que la gloire à laquelle est élevée l’âme de l’homme dépasse l’excellence naturelle des esprits célestes, de même la gloire des corps ressuscités dépasse-t-elle la perfection naturelle descorps célestes, par une plus grande clarté, par une impassibilité mieux assurée, par une plus grande liberté de mouvement, et une plus haute dignité de nature. »


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