35 – LE PRIX DE LA POMME – HUITIÈME PARTIE

Suite de la septième partie.

Huitième partie : les yeux dans les yeux

L’hypothèse selon laquelle, dans la carte du Jugement, l’homme et la femme soient le couple originel, Adam et Ève, est confortée par l’image de frontispice, tirée d’une édition de 1499, du Speculum peregrinarum questionum de Bartholomaeus Sibylla. Cette image, comme la carte du Jugement, associe la figure d’un homme émergeant d’une fosse, évoquant la résurrection de la chair, et la représentation du couple originel formé d’Adam et Ève (fig. 1).

Fig. 1. Image de frontispice de l’édition de 1499 du Speculum peregrinarum questionum de Bartholomaeus Sibylla.

Le phylactère posé devant la fosse indique que l’homme aux mains jointes représente la résurrection de la chair (carnis resurrec.), tandis que les anges avertissent Adam et Ève de ne pas manger la pomme, au risque de manger la mort en même temps. Jésus, en haut à gauche, rappelle que ce qui fait l’humain, c’est son âme vivante. La forme de la fosse, la position de l’homme aux mains jointes, l’opposition entre un corps dans une fosse avec un couple debout devant la fosse : autant de ressemblances graphiques et conceptuelles entre les deux images créées à peu d’années de distance. L’identification du couple de la carte comme Adam et Ève paraît donc bien fondée.

Dans la carte du Jugement, l’inclination corporelle et naturelle d’Ève paraît avoir été souligné par un détail du dessin. En effet, ses membres supérieurs semblent à première vue former le geste de la prière. Cependant, les mains n’en sont pas et évoquent plutôt des plantes, ou mieux, si l’on considère l’appendice que prolonge celle de droite, ressemblent à des nageoires (fig. 2).

Fig. 2. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de la sirène.

Ainsi, la femme de la carte est comparable à la sirène médiévale, à deux queues (fig. 3).

Fig. 3. Sirène à deux queues, église Notre-Dame de Mailhat (Puy-de-Dôme).

Comme le souligne O. Beigbeder, au Moyen-âge, « la sirène est l’âme après la mort, dans l’attente du Jugement. Elle correspond à la transformation en animal de l’homme pécheur devenu, dit saint Bernard, quasi bestia. »[1] Pour Ficin, en outre, la sirène est aussi une trompeuse séductrice, et il l’associe à Circé, la magicienne qui avait transformé les compagnons d’Ulysse en animaux :

Donc Platon, qui éprouvait tant de compassion pour les âmes de ceux qui étaient en danger, autant par inclination que par pesanteur, maudit de toutes ses forces très fréquemment, sous le masque de Socrate, les sophistes malfaisants et venimeux. Pour que par là bien sûr les humains désireux de s’instruire prudemment évitent les chants trompeurs des sirènes et les philtres nuisibles de Circé.[2]

Avec ses bras en queues de poisson, la femme du Jugement du tarot de Marseille correspond bien à l’Ève animale proposée par Ficin. Mieux encore, un autre détail, dans son visage, permet de pousser plus loin l’investigation. Il s’agit de son regard, aux grands yeux soulignés d’un double trait pour en marquer l’intensité. La femme le dirige tout droit en direction du visage de l’homme de dos. Un regard les yeux dans les yeux tel que celui que nous avions déjà observé dans la carte de l’Amoureux entre la femme au chapeau et le jeune homme, et que nous avions interprété comme une tentative de séduction de sa part en direction du jouvenceau (fig. 4).

Fig. 4. Les face-à-face du Jugement (en haut) et de l’Amoureux (en bas)

En effet, le regard, à la Renaissance, est le canal par lequel le désir amoureux se transmet, comme un éclair (voir l’épisode 17). Le regard de l’homme barbu, en revanche, est tourné vers le haut, en direction de l’ange. La situation présentée dans le bas de la carte du Jugement est en fait analogue à celle de l’Amoureux. Dans le Jugement, l’homme tonsuré est pris entre deux personnages de la même manière que le jeune homme dans l’Amoureux. À lui s’offrent pareillement deux regards, celui de la femme qui tente de le séduire, celui de l’homme barbu qui semble l’inciter à regarder vers le haut. Nous pouvons interpréter ceci comme un combat qui se joue à l’intérieur de l’âme, entre l’appel du monde physique et l’aspiration au divin. L’homme tonsuré, qui représente la partie céleste ou éthérée de l’âme, est libre de choisir entre ces deux options, image du libre arbitre laissé aux humains jusqu’au dernier souffle.


[1] O. Beigbeder, Lexique des symboles, La Pierre-Qui-Vire, Zodiaque, 1989, pp. 181-182.

[2] Ficin, Divus Plato, Florence, Miscomini, 1491, f. 79 rv.


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