35 – LE PRIX DE LA POMME – PREMIÈRE PARTIE

L’appel de la trompette.

La carte du Jugement du tarot de Marseille est divisée en deux parties inégales. La plus grande, qui constitue les deux tiers du tout, est occupée par un ange nimbé d’une nuée et de rayons, tenant une trompette. Trois personnages nus s’inscrivent dans le tiers inférieur : un homme et une femme face à un homme de dos, tonsuré, qui semble se tenir dans une fosse (fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760.

Cette image présente de nombreuses affinités avec deux cartes de tarot enluminées du début du XVe siècle, appartenant au type dit “Visconti-Sforza” (fig. 2 et 3). Attribuées au peintre et miniaturiste Bonifacio Bembo, ces cartes originaires de Milan étaient des jeux de luxe, réservés à l’aristocratie. En raison de leur caractère précieux ces cartes ont été conservées jusqu’à nous, tandis que les jeux ordinaires, de plus simple facture, ont pratiquement tous disparu. Elles offrent ainsi un témoignage de l’iconographie du jeu de tarot avant l’apparition du tarot de Marseille (sur les tarots enluminés du XVe siècle, voir aussi l’épisode 2, l’épisode 15, l’épisode 18, l’épisode 20 et l’épisode 23).

Fig. 2. Bonifacio Bembo (attr.), Le Jugement, vers 1451 (Pierpont-Morgan Libray, New-York).
Fig. 3. Bonifacio Bembo (attr.), Le Jugement, vers 1441 (Yale University Libray, New-Haven).

Ces trois cartes partagent plusieurs caractéristiques communes : elles sont divisées en deux parties, la partie supérieure présente un ou plusieurs anges portant une trompette, la partie inférieure plusieurs personnages dont les corps émergent, à des degrés divers, de fosses creusées dans le sol. Elles semblent donc représenter la même chose. Cette iconographie, ainsi que le titre de la carte du tarot de Marseille, conduit naturellement à penser qu’il s’agit d’une représentation du Jugement Dernier, un thème abondamment attesté dans l’art médiéval. Cependant, un détail de la carte conservée à l’université de Yale nous permet de préciser cette identification. Il s’agit de l’inscription latine portée en lettres d’or dans la partie supérieure « Surgite ad Judicium » (fig. 3). Ce texte se réfère probablement à un écrit autrefois attribué au théologien du XIIIe siècle Thomas d’Aquin (1225-1274), mais aujourd’hui restitué à Jacobus de Benevento (1255-1271), intitulé De praeambulis ad Judicium, c’est-à-dire « Sur les choses qui précèdent le Jugement ». L’inscription de la carte abrège une citation plus longue, que l’auteur attribue à saint Jérôme : « Surgite mortui, et venite ad judicium », c’est-à-dire : « Levez-vous les morts, et venez au Jugement ». La citation s’insère dans un passage consacré à un moment bien précis des événements qui auront lieu au temps du Jugement. Il s’agit de l’appel de ceux qui vont être jugés. L’auteur s’appuie sur plusieurs textes bibliques pour établir une description détaillée de cet appel :

D’abord, en effet, l’appel ouvre le processus. Deuxièmement, après l’appel, la résurrection de ceux qui auront été appelés. Troisièmement, après la résurrection suit le rassemblement des ressuscités. Quatrièmement, après le rassemblement suit la discussion du juge en assemblée. À propos du premier, donc, c’est-à-dire l’appel que Dieu fera le jour du Jugement, trois choses sont à noter : premièrement le nombre de l’appel, deuxièmement le moment de l’appel, troisièmement le mode de l’appel. À propos du premier, il faut noter que l’appel sera triple […] Le troisième appel arrivera par des anges : « Et il enverra ses anges avec une trompette sonore, pour rassembler ses élus des quatre vents, des extrémités des cieux à leurs extrémités ».[1] […] En effet, l’apôtre établit que l’appel se fera par la voix de l’Archange, là où il dit : « Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu ».[2] Jérôme établit que ce sera par ces paroles : « Levez-vous les morts, et venez au Jugement ». En Mathieu, le Seigneur pose cette expression : « Voici l’époux ! sortez à sa rencontre ! »[3] Car il semble que ces paroles seront la voix des anges aux hommes rassemblés. Or Augustin dit que par le terme de « trompette » on comprend un signe évident et clair qui est appelé voix de l’archange et trompette de Dieu par l’apôtre, et dans l’Évangile voix du fils de Dieu et clameur.[4]

Nous retrouvons les principaux éléments de cette description dans nos trois cartes de tarot : les anges avec trompettes et les morts qui se lèvent. Dans le Jugement du tarot de Marseille et dans la carte de la Pierpont-Morgan library, l’idée d’un rassemblement des élus de toute la terre est également manifestée par la présence, sur l’oriflamme d’une trompette, de la croix qui, en découpant l’espace en quatre régions, expose bien l’idée des « quatre vents » (fig. 4).

Fig 4. Bonifacio Bembo (attr.), Le Jugement, vers 1451 (Pierpont-Morgan Libray, New-York). Détail de l’oriflamme.

Ces trois cartes semblent donc toutes illustrer le même moment de l’eschatologie chrétienne : celui de l’appel au Jugement dernier, lorsque les morts et les vivants sont convoqués par la puissance divine pour être jugés. Cependant la carte du Jugement du tarot de Marseille présente deux particularités notables : la présence d’une nuée autour de l’ange à la trompette et les rayons qui entourent cette nuée.

À suivre dans la deuxième partie : La résurrection des corps


[1] Matth. 24 31.

[2] 1 Thess 4 16.

[3] Matth 25 6.

[4] Jacobus de Benevento, De praeambulis ad Judicium, Parme, 1864 : « Primo enim praecedet citatio; secundo post citationem citatorum resurrectio; tertio post resurrectionem sequitur resuscitatorum congregatio; quarto post congregationem sequitur judicis congregantis disceptatio. Circa primum ergo, scilicet citationem quam dominus faciet in die judicii, notantur tria: primo numerus citationis, secundo tempus citationis, tertio modus. Circa primum notandum est, quod citatio erit trina […] tertia citatio fiet per Angelos. Matth. 24, 31: mittet Angelos suos cum tuba et voce magna, et congregabunt omnes electos ejus a quatuor ventis caeli, a summis caelorum usque ad terminos eorum. […] Apostolus enim 1 Thess. 4, 15, ponit, quod citatio erit per vocem Archangeli: unde dicit: ipse dominus in jussu et in voce Archangeli, et in tuba Dei descendet de caelo; et mortui qui in Christo sunt, resurgent primi. Hieronymus ponit, quod erit per illa verba, surgite mortui, et venite ad judicium. In Matth. 25, 6, ponit dominus hanc formam: ecce sponsus venit, exite obviam ei. Videtur enim quod haec erit vox Angelorum ad homines congregandos. Augustinus autem dicit, quod tubae nomine aliquod evidens et praeclarum signum intelligitur, quod vox Archangeli et tuba Dei ab apostolo nominatur, et in Evangelio vox filii Dei, et clamor appellatur. Texte en ligne : https://www.corpusthomisticum.org/xtp.html.


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