35 – LE PRIX DE LA POMME – QUATRIÈME PARTIE

Suite de la troisième partie.

Quatrième partie : Comment on s’élève.

Dans la précédente partie, nous avons vu que Ficin, en commentant un passage de l’Évangile de Matthieu évoquant le Jugement divin, fait intervenir là un ange que l’évangéliste ne mentionnait pas lui-même. C’est sans doute que Ficin fait une lecture très personnelle du Jugement, en l’inscrivant dans la gradation de la réalité qu’il établit au livre XVII de sa Théologie platonicienne (voir l’épisode 5). Tout en bas, il y a le monde corporel, règne des corps périssables ; puis le monde animé, règne de la vie mortelle ; puis le monde intellectuel, règne de la pensée immortelle ; enfin le monde intelligible, règne des Idées éternelles. Au-dessus de tout, il y a Dieu, qui coïncide avec l’Unité.[1] Dans un passage du chapitre IV du livre XIII de la Théologie platonicienne, Ficin explique comment la lumière divine franchit successivement ces différents niveaux de réalité pour agir finalement sur les corps terrestres. Il s’agit pour lui d’expliquer le miracle chaldéen selon lequel des corps peuvent s’entourer de lumière pour entrer en lévitation :

Les Chaldéens pensent que l’âme accomplit encore un autre miracle, qui consiste à entourer son corps d’une lumière en répandant sur lui des rayons et à le soulever par la légèreté des rayons, miracle que, selon quelques-un, leur père Zoroastre a accompli sur sa propre personne. À mon avis, s’il est possible d’assigner une raison à ce miracle, c’est peut-être celle que voici. La première lumière est en Dieu et elle y est telle qu’elle dépasse l’intellect, aussi ne peut-on pas l’appeler lumière intelligible. Mais lorsque cette lumière de Dieu est infuse dans l’ange, elle devient aussitôt lumière intellectuelle et peut être comprise. Infuse dans l’âme, elle devient rationnelle et peut être non seulement comprise, mais conçue. Ensuite, elle passe dans l’« idole » de l’âme, où elle devient sensitive, mais non encore corporelle, puis dans le véhicule éthéré de l’« idole », où elle devient corporelle mais non encore manifestement sensible, enfin, dans le corps élémentaire, soit simple et aérien, soit composé, réceptacle de l’éther, dans lequel elle devient manifestement visible.[2]

Ainsi, la lumière de Dieu, qui dépasse l’intellect, doit-elle devenir intellectuelle dans l’ange (règne des idées éternelles) pour être ensuite comprise dans l’« idole » de l’âme (règne de la pensée immortelle), pour passer dans le véhicule éthéré de l’« idole » (règne de la vie mortelle), pour s’incarner dans le corps élémentaire (règne des corps périssables). La lumière de Dieu n’est pas intelligible directement en elle-même. Elle doit donc passer d’abord par le monde intellectuel, que Ficin appelle l’ange, pour produire ensuite des effets dans l’âme puis dans les corps. Entre Dieu et l’humain, il y a nécessairement l’ange qui est l’intelligence divine. Cette cascade de lumière, que Ficin compare à la chaîne d’or homérique, peut permettre à certains hommes de s’élever jusqu’à Dieu :

Voilà, je pense, la chaîne d’or qu’Homère a vue suspendue au ciel et descendant jusqu’à la terre et qui permet aux hommes qui la saisissent de s’élever jusqu’au ciel.[3] Il n’est pas douteux que, par la faveur divine, les âmes célestes sont si riches d’une si grande lumière qu’une abondante provision en rejaillit sur leur corps (phénomène que nous voyons dans les étoiles) vu que l’âme humaine fixe sa pointe sur Dieu et est remplie et saisie par la lumière divine, de telle sorte qu’elle resplendit alors et répand également ses rayons très abondants sur son véhicule et, grâce à son véhicule et son corps aérien, sur ce corps que voient nos yeux. C’est pourquoi l’âme comblée par cette abondance de rayons resplendit, devient plus légère, s’élève, aidée pour cela par le véhicule éthéré et le corps aérien, comme l’étoupe élevée par la flamme.[4]

Par l’action de la lumière divine, l’âme s’allège, se défait de ses ancrages terrestres et peut dès lors utiliser son corps aérien pour s’élever vers le ciel. Un tel processus peut se produire chez certains humains exceptionnels de leur vivant, comme pour le prophète Élie et l’apôtre Paul, mais aussi, précise Ficin, à l’heure du Jugement :

C’est aussi par un char de feu de ce genre, diraient les Mages et les Platoniciens, qu’Élie et Paul ont été élevés au ciel et qu’enfin, après le jugement du monde, le corps glorifié, comme l’appellent les nôtres, sera élevé de semblable manière.[5]

Ainsi le corps glorifié de la doctrine thomiste est-il appelé à s’élever au ciel par l’intermédiaire du véhicule éthéré et corps aérien.

Il est frappant de remarquer que, dans la carte du Jugement du tarot de Marseille, la trompette inscrit une verticale juste au-dessus du corps bleu ciel de l’homme qui semble sortir de sa cuve, formant une sorte d’échelle entre lui et la tête de l’ange.

Fig. 3. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de l’axe vertical.

Poursuivant la lecture du chapitre IV du livre XIII de la Théologie platonicienne, nous y voyons la lumière divine descendre les différents degrés de réalité, comme autant d’étapes dont nous retrouvons les images dans le Jugement du tarot de Marseille.

Dieu, dans l’échelle ficinienne des réalités coïncide avec l’Unité divine, le « Un » des Platoniciens. Or, immédiatement après avoir évoqué dans son texte, comme nous l’avons vu, la glorification des corps, Ficin fait jouer, dans ce processus, un rôle prééminent à l’Unité divine. Il s’appuie pour cela sur une parole de Zoroastre, dont il interprète chacun des termes :

C’est pourquoi Zoroastre donne ce conseil : « Puisque, par la puissance du Père, l’âme devient un feu resplendissant, que l’immortelle profondeur de l’âme commande en toi, élève en haut tous les regards ensemble, alors tu n’abandonneras pas non plus à l’abîme ton corps fait de matière. » Ce qu’il appelle feu, c’est la lumière dont Dieu surabonde par lui-même et qui, par la puissance du Père, rejaillit dans l’âme qui est tournée vers le Père. Et c’est parce que Dieu est l’unité même au-dessus de l’intelligence et le centre des essences au-dessus de l’essence et que par conséquent l’âme ne lui est pas unie par l’intelligence à proprement parler, mais par l’unité de l’âme qui est la tête de l’intelligence et le centre de l’âme tout entière que Zoroastre dit que « commande en toi l’immortelle profondeur de l’âme » c’est-à-dire l’unité même qu’autrefois Dieu imprima dans l’âme comme sceau de l’unité divine, de laquelle dépendent et à laquelle se rattachent toutes les autres puissances de l’âme, de même que toutes les lignes du cercle dépendent du centre et s’y rattachent.[6]

Dieu est qualifié ici d’« unité » et Ficin précise que l’âme humaine est unie à Dieu par une unité de l’âme qui dépasse l’intelligence plutôt que par l’intelligence elle-même. Cette unité de l’âme, Dieu l’a imprimée comme « sceau de l’unité divine » en l’âme humaine.

Ficin poursuit l’exégèse de la phrase de Zoroastre :

« Que tous tes regards suivent », c’est-à-dire toutes les puissances de l’âme qui s’appliquent à connaître. C’est ce que signifie ce texte : « Princes, exhaussez vos portes, élevez-vous, portes éternelles etc… ». « Ensemble », c’est-à-dire réunies en une seule intelligence, ou dans l’unité, tête de l’intelligence. Alors le corps céleste et le corps terrestre les suivront. C’est pourquoi il a dit que « le corps matériel », c’est-à-dire terrestre, « n’est pas abandonné au précipice », parce que, lui aussi, sera porté en haut et ne sera pas abandonné dans la partie basse de l’univers, que les Mages appellent souvent abîme.[7]

Ainsi, c’est par la réunion de toutes les puissances de l’âme dans l’unité de l’âme, qu’il appelle aussi « tête » ou « pointe », que l’âme humaine pourra s’élever vers l’unité de Dieu, en entraînant, à sa suite, ses corps céleste et terrestre.

Cette « Unité divine », qui joue pour Ficin un rôle si important dans le Jugement, nous l’avions déjà observée dans la carte du Chariot du tarot de Marseille (voir le cinquième épisode), sous l’aspect d’une forme rouge ovale tout en haut de la composition (fig. 4).

Fig. 4. Nicolas Conver, Le Chariot, 1760. Mise en évidence de l’Unité divine.

Elle apparaît sous une forme similaire et en rouge également dans la carte du Jugement, comme une sorte de cible ovale sur le front de l’ange (fig. 5).

Fig. 5. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de l’Unité divine.

L’union de l’âme avec cette Unité divine se fait donc, pour Ficin, par « l’unité de l’âme qui est la tête de l’intelligence et le centre de l’âme tout entière. » Cette tête de l’intelligence, que Ficin emprunte au Phèdre de Platon,[8] et qu’il appelle parfois « couronne de l’intelligence » (apex mentis), nous l’avions identifiée dans la carte du Chariot à la couronne que porte le conducteur. On voit bien dans la carte la jonction qui semble sur le point de se réaliser entre la couronne, cerclée de rouge, et l’ovale rouge placé juste au-dessus sur le même axe vertical (fig. 6).

Fig. 6. Nicolas Conver, Le Chariot, 1760. Mise en évidence de l’Unité divine avec la couronne.

Nous retrouvons également la couronne dans la carte du Jugement, mais cette fois-ci c’est une couronne de cheveux, réalisée par la tonsure du personnage qui semble émerger de la fosse. On notera la forme bien circulaire de la tête du personnage (fig. 7).

Fig. 7. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de la tonsure avec l’embouchure de la trompette.

Cette « couronne » ou « tête » de l’intelligence, par laquelle peut se réaliser l’union de l’âme humaine à l’Unité divine, apparaît également dans un passage du livre XIII de sa Théologie platonicienne, dans un passage où il est question du ravissement, c’est-à-dire de l’élévation au ciel temporaire de certains humains de leur vivant :

Je pense donc que le corps de l’homme qui est dans le ravissement, au moment même très court où il est une âme angélique, n’est pas animé, soutenu, ni même contenu par la puissance habituelle de l’« idole ». S’il est animé, soutenu ou contenu, c’est, à mon avis, par ce centre de l’âme que nous avons appelé tout à l’heure unité, accordée à l’âme par Dieu, unité par laquelle elle est unie à Dieu, centre universel et unité pure, par laquelle elle concilie les éléments, non seulement de notre corps, mais aussi de l’univers et par laquelle seule on peut atteindre Dieu, comme l’a exprimé Zoroastre : « Il y a un intelligible qu’il te faut comprendre par la fleur de l’intelligence, ce que Platon appelle la tête de l’intelligence. »[9]

Ficin, à la fin de ce passage établit une équivalence entre la « tête l’intelligence » platonicienne avec la « fleur de l’intelligence » zoroastrienne. Il est vraisemblable que c’est elle que nous pouvons observer dans la carte de la Tempérance du tarot de Marseille, positionnée au point de séparation de la chevelure blonde de la femme ailée, comme l’ovale rouge dans celle de l’ange du Jugement (fig. 8).

Fig. 8. Nicolas Conver, Tempérance, 1760. Détail de la tête de l’ange.

À suivre dans la cinquième partie.


[1] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XVII, 12, éd. et trad. R. Marcel, III, Paris, Les Belles Lettres, 1970, pp. 151-154.

[2] Ficin, Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, XIII, 4, éd. et trad. R. Marcel, II, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 239.

[3] Homère, Illiade, VIII, 15-28.

[4] Ibidem, pp. 239-240.

[5] Ibid. p. 240.

[6] Ibid., p. 240.

[7] Ibid., pp. 240-241.

[8] Phèdre, 249c.

[9] Ficin, Théologie platonicienne, XIII, 5, cit., p. 242.


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