35 – LE PRIX DE LA POMME – SEPTIÈME PARTIE

Suite de la sixième partie.

Septième partie : une allégorie mosaïque

Dans la carte du Jugement du tarot de Marseille, une femme et un homme, nus, se tiennent face à la fosse de laquelle émerge à moitié l’homme tonsuré. Qui sont-ils et quel rôle jouent-ils dans la scène ? (Fig. 1).

Fig. 1. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence des deux personnages de face.

La clé de l’énigme, cette fois encore, réside dans les écrits de Marsile Ficin. Son commentaire sur le Charmide de Platon fournit un premier indice. Il y est question de la tempérance et du rôle joué par cette vertu dans la santé de l’âme et du corps :

Mais à cela, il faut ajouter cette chose admirable que, dans leurs incantations, les Mages promettent l’immortalité des corps. Dans l’Alcibiade, Platon dit que la magie de Zoroastre n’est rien d’autre que le culte divin. Ici en outre il ajoute que ce n’est pas tant par des incantations magiques que par des raisons philosophiques que l’âme est tempérée et le corps tenu préservé de la mort, soit toujours, soit du moins longtemps.[1]

Quelques lignes plus loin, il laisse entendre que cette idée rejoint ce qu’il appelle un « mystère mosaïque » :

Mais on ne doit pas penser qu’il est faux que le corps puisse être rendu immortel sous l’âme complètement tempérée, [et] puisse tomber dans les maladies et tous les maux sous une âme intempérante. Ceci en réalité comprend le mystère mosaïque sur la grandeur et la chute du premier parent.[2]

« Mystère mosaïque » est un terme qui revient à plusieurs reprises dans les écrits de Ficin. Il fait référence à certains écrits de l’Ancien Testament que la tradition attribuait à Moïse et dont le sens apparent n’épuise pas la lecture. Il s’agit donc ici du récit dans la Genèse portant sur le père mythique de tous les humains, Adam. Ficin poursuit en argumentant que l’âme rationnelle, du fait qu’elle dépasse la matière, serait capable de contrôler les corps :

Avicenne aussi, à la suite de Platon et Hippocrate, prouve que l’âme rationnelle, du fait de sa nature même, dépasse à tel point toute matière que dès qu’elle sera restituée en elle-même elle pourrait mouvoir les éléments du monde par une certaine puissance merveilleuse et avoir le pouvoir dans les corps que tu veux. D’où il résulte qu’elle puisse d’autant mieux avoir ce pouvoir dans son propre corps. Ce que Adam, au commencement, pouvait effectuer et pour une raison semblable, d’aucuns estiment que Hénoch et Élie vivent encore aujourd’hui et certains soupçonnent que l’Évangéliste [aussi].[3]

Dans cette dernière phrase, Ficin fait probablement allusion à l’immortalité supposée d’Adam avant la chute.[4] Du reste, le passage se termine par l’affirmation selon laquelle la puissance de l’âme permet de conserver le corps impérissable, ce qui concorde avec les « mystères mosaïques » :

Ce qui paraît admirable aussi, c’est la puissance de l’âme, de laquelle découlent toutes les choses dans le corps, les bonnes comme les mauvaises, et par la volonté de laquelle le corps qui est sous sa garde reste impérissable. Ce qui concorde presque partout avec les mystères mosaïques.

Un autre écrit de Ficin nous permet d’aller plus loin dans notre investigation. En effet, au chapitre 28 de son commentaire inachevé sur les lettres de saint Paul, il s’attache à un passage de l’Épître aux Romains dans lequel l’apôtre établit un lien de causalité entre le péché originel et le fait que les humains soient mortels :

Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes, situation dans laquelle tous ont péché.[5]

Ficin rapproche de cette parole de Paul une autre tirée de la première Épître aux Corinthiens, dans lequelle la mort en Adam est opposée à la vie dans le Christ :

Cependant il est en accord avec la première lettre aux Corinthiens, où il est dit : « De même en effet que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ. »[6]

Ainsi, la mortalité humaine due au péché originel d’Adam est liée à la résurrection dans le Christ, comme Ficin l’expose clairement quelques lignes plus loin :

En effet, à partir d’un premier père, comme le principe de l’espèce, toute l’espèce des humains, comme une certaine nature commune une, est procréée d’un seul, nature qui participe de l’inclination et de la faute originelle, d’où elle finit par devenir, et à cause de cela, soumise à la mort. Quoi d’étonnant, donc, si l’espèce humaine est restituée dans la Justice originelle et la vie, par un certain ordre de la même manière entrepris par un seul, à savoir à partir d’un principe de salut et de grâce ? Et aussi de même que la faute et la mort découlent en toutes choses à partir d’un seul commencement de génération, de même dans toutes les choses, à partir d’un seul commencement de régénération, la justification s’écoule en avant.[7]

De même que le premier homme, par sa faute, a entraîné toute l’humanité dans le péché et, de là, dans la mort, de même le seul Christ, par la grâce et le salut qu’il accorde, justifie l’humanité entière.[8] Un peu plus loin, Ficin cherche à expliciter comment la mort corporelle peut résulter du péché originel, et s’appuie à cet effet sur le Charmide de Platon :

Il s’ensuit la mort par suite du péché, c’est-à-dire non seulement la mort de l’âme, à savoir la privation de la félicité divine, mais en outre la mort du corps. Et relativement à cela, comme je l’ai exposé ailleurs en détail, dans le Charmide notre Platon traite de ce mystère mosaïque, signifiant par l’opinion des Mages que le déséquilibre et la mort du corps dérivent d’une certaine intempérance de l’âme.[9]

Ici à nouveau, c’est donc l’intempérance humaine qui est la cause de la mortalité corporelle des humains. De là Ficin infère logiquement que, en retrouvant la tempérance, les humains peuvent regagner l’immortalité des corps :

Assurément, comme il affirme que si l’âme récupère sa tempérance, son immortalité debordera même dans le corps, car les biens et les maux de l’âme s’écoulent ainsi dans le corps.[10]

On voit bien ici que l’immortalité du corps est liée chez Ficin a un état de l’âme par lequel la condition humaine mortelle est dépassée. Il semble donc bien que pour lui la question de l’immortalité ait plus un caractère anthropologique qu’eschatologique. Cependant, c’est dans un troisième texte de Ficin qu’il donne sa vision la plus détaillée du “mystère mosaïque”, qu’il appelle ici l’“allégorie d’Adam et Ève”. Il s’agit de son commentaire au premier livre de la première Ennéade, où Plotin expose l’idée selon laquelle l’âme humaine en naissant génère un “animal” corporel. [11] Tout humain est ainsi composé de deux personnes, l’une supérieure, en relation avec le divin, l’autre inférieure, ancrée dans le monde physique. Ficin établit une équivalence entre ce schéma anthropologique et le récit d’Adam et Ève dans la Genèse :

Or tu reconnaîtras dans les paroles de Plotin l’allégorie mosaïque : à savoir deux personnes, c’est-à-dire l’homme lui-même comme Adam ; et l’animal humain tiré de là et dégénérant en tant qu’Ève. Ajoute à cela qu’il est tiré hors de l’âme en sommeil. Car alors cet animal se prolonge hors de lui-même quand tombant hors de la veille qui avait précédé entre les mains de Dieu vers les choses naturelles, et oubliées les choses divines, il dort déjà et songe.[12] C’est pourquoi considère alors qu’il génère la vie corporelle, en tant qu’Ève, et celle-ci étant pécheresse au commencement. Et lui étant ensuite consentant. Et l’intellect de celui-ci étant comme l’ange qui commande et bientôt réprimande, et ange de Dieu. Et considère ensuite « deux en une seule chair »[13], c’est-à-dire comme deux âmes dans un même corps.

Ficin lit donc le récit d’Adam et Ève comme une allégorie selon laquelle l’âme humaine est représenté par Adam, Ève étant l’image de sa vie animale, son penchant pour l’existence corporelle. Le sommeil est interprété comme l’oubli par l’âme des choses divines qui la conduit à consentir à l’abandon du divin, c’est-à-dire au péché. Comme souvent chez Ficin, l’intellect prend la figure de l’ange, et il est ici ange du jugement en tant qu’il sanctionne ou récompense les comportements de l’âme. Ainsi le juge de l’âme n’est pas extérieur à elle, comme nous l’avions déjà noté à propos du Pendu (voir l’épisode 30). Adam et Ève ne sont donc pas deux individus différents, mais deux tendances de l’âme humaine, l’une, Adam, qui contemple les choses divines, l’autre qui est encline aux choses naturelles et corporelles, Ève. Toute âme humaine possède les deux ab origine.

Nous retrouvons tous les éléments de cette allégorie dans la carte du Jugement du tarot de Marseille. Le couple originel se tient derrière la fosse, Ève au sein dénudé à gauche, Adam barbu à droite (fig. 2).

Fig. 2. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence du couple.

Debout face à eux, un homme semble émerger d’une fosse creusée dans le sol. Quel est le sens de cette confrontation ?

À suivre dans la huitième partie : les yeux dans les yeux.


[1] Ficin, Divus Plato, Florence, Miscomini, 1491, f. 97v-98r.

[2] Ibidem, f. 98r.

[3] Ficin, Divus Plato, cit., f. 98r. Une tradition médiévale associait Hénoch et Élie comme deux ressuscités chargés sur terre de la mission d’annoncer et préparer les temps ultimes, et les assimilait aux deux témoins de l’Apocalypse de Jean (Apocalypse 11 3-13). Voir C. Cazanave, Hénoch et Elie : “et c’est la fin des temps pour quoi ils sont ensemble…”, in Fin des temps et temps de la fin dans l’univers médiéval, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 1993, pp. 125-143. Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pup/3607>.

[4] Genèse 2 17.

[5] Romains 5 12.

[6] Ficin, Commentarium in Epistolas Pauli, chap. XXVIII, éd. Daniele Conti, Turin, Aragno, 2018, p. 170. Cf. 1 Cor 15 22.

[7] Ficin, Commentarium in Epistolas Pauli, chap. XXVIII, cit., p. 171.

[8] Le terme « justifié » est certainement repris de Romains, 5 18 dans la vulgate : « Igitur sicut per unius delictum in omnes homines in condemnationem: sic et per unius justitiam in omnes homines in justificationem vitae. »

[9] Ficin, Commentarium in Epistolas Pauli, chap. XXVIII, cit., p. 171.

[10] Ibidem.

[11] Ennéades, I, 1, 3-12.

[12] Genèse 2 21.

[13] Genèse 2 24. Vulgate : « et erunt duo in carne una ».


Pour être informé de la publication de nouveaux épisodes, abonnez-vous à la page Facebook ‘Villa Stendhal’ (Allez sur la page www.facebook.com/VillaStendhal puis cliquez sur le bouton « S’abonner »).