35 – LE PRIX DE LA POMME – SIXIÈME PARTIE

Suite de la cinquième partie.

Sixième partie : L’âge de Saturne.

Dans le Politique, Platon raconte un mythe selon lequel le mouvement de l’univers a connu des renversements successifs sous le règne de différents dieux successifs.[1] Autrefois, sous la direction et l’impulsion de Cronos,[2] le Soleil se levait à l’orient pour se coucher à l’occident,[3] les humains comme les autres animaux naissaient de la terre et il n’y avait donc pas de sexualité ni de génération.[4] Tous leurs besoins corporels étaient pourvus en abondance et il n’y avait aucune concurrence entre les espèces qui cohabitaient pacifiquement.[5] Or à la fin de cette époque, la divinité cessa d’impulser son mouvement[6] et l’univers, comme un poids suspendu que l’on laisse aller après avoir mis le fil en torsion,[7] se mit à tourner en sens inverse.[8] Alors les êtres mortels, au lieu de vieillir, se mirent à rajeunir jusqu’à retourner au chaos initial et à l’anéantissement. Mais la divinité, pour éviter cette fatale issue, fit à nouveau tourner le monde dans le bon sens.[9] Cependant, les êtres vivants alors ne naquirent plus de la terre, mais par génération, et durent se procurer leur alimentation qui ne leur était plus fournie spontanément.[10] Pour y parvenir, les êtres humains, dépourvus par nature des armes nécessaires, durent se procurer le feu et développer les arts et l’agriculture.[11] Ce nouvel âge, qui correspond à la situation actuelle, est celui de Zeus.[12]

Nous avons vu dans la précédente partie qu’au livre 18 de sa Théologie platonicienne, Ficin semble interpréter ce mythe à la lumière de l’eschatologie chrétienne, comme une annonce de la résurrection des corps à la fin des temps :

Platon, dans son Politique, dit qu’après la course actuelle et fatale de l’univers, les âmes des hommes, sur l’ordre et à l’appel de Dieu reprendront les corps qu’elles ont perdus durant cette course, afin que de même que sur l’ordre du destin les corps humains étaient jadis tombés sur terre, de même sur l’ordre de la divine Providence ils ressortiront de terre et revivront.[13]

Le passage du Politique directement visé ici est en effet évocateur du retour à la vie des corps ensevelis :

De fait, ce qui suit d’une évolution qui va de la vieillesse à l’enfance, c’est que, au rebours, les défunts, gisant en terre, sont le point de départ d’une reconstitution qui s’opère à la même place, et que, revenant à la vie, ils suivent le changement de direction constitué par une genèse dont le cours circulaire est renversé.[14]

Cependant dans son commentaire sur le Politique, Ficin laisse de côté la lecture eschatologique du mythe pour l’interpréter comme une allégorie, l’âge de Cronos/Saturne étant pour lui l’image de la voie contemplative d’accès au bonheur tandis que l’âge de Zeus/Jupiter est celle de la voie active :

Aussi, [Platon] mentionne deux royaumes, à savoir celui de Jupiter et celui de Saturne. Et il préfère le royaume de Saturne comme plus heureux que celui de Jupiter. Puisque sous Jupiter on veut dire l’action et la vie humaines, mais sous Saturne c’est la contemplation des choses divines. Or Saturne, Cronos en grec, comprend la pureté et l’intégrité de l’intelligence inviolable, comme Platon l’enseigne dans le Cratyle. Quant à ce qu’il dit, que sous le règne de Saturne, les humains vivent heureux, cela montre que quand l’intelligence divine de l’homme règnera – laquelle dispose les actions en vue de la contemplation – alors le genre humain sera heureux.[15]

Ficin estime donc que le règne de Cronos/Saturne, qui est celui de la contemplation et de l’intelligence divine, est plus susceptible d’apporter le bonheur aux humains que le règne de Zeus/Jupiter, celui de l’action et de la vie. Les deux règnes ne se succèdent pas, mais sont contemporains depuis toujours, et représentent deux modes de vie concurrents. Il s’inscrit en cela dans le courant néoplatonicien de l’exégèse platonicienne, que l’on retrouve notamment chez Proclus, un auteur que Ficin avait lu et souvent cité.[16] Pour lui, toutefois, le genre humain tend à progresser vers une vie meilleure, plus « saturnienne ». Ficin développe ensuite sa lecture allégorique en lui donnant un tour plus personnel. Il commence par rappeler les éléments clés du mythe, qui pourraient laisser entrevoir un paradis eschatologique :

Quant à moi, j’arrive bientôt à la fin de mon argumentum: avec l’idée auparavant d’apporter une brève allégorie de ce mystère. Car il dit que le circuit actuel du monde, de l’orient vers l’occident, est jupitérien et fatal. Mais il sera autre un jour, opposé à celui-ci sous Saturne, inversement de l’occident vers l’orient. Dans lequel des hommes naîtront d’eux-mêmes et s’avanceront de la vieillesse vers la jeunesse, et des aliments leur seront fournis en abondance, à volonté, qui plus est sous un printemps éternel.[17]

Mais il propose ensuite une interprétation qui s’inscrit dans le temps présent et la vie de tous les jours :

Je pense qu’il appelle Jupiter l’âme du monde, par la loi fatale de laquelle l’ordre manifeste du monde manifeste est disposé. En outre, il veut que la vie des âmes dans des corps élémentaires soit Jupitérienne et dédiée aux sens et à l’action. Mais [il appelle] Saturne l’intellect qui est le plus grand parmi les anges, par les rayons duquel les âmes sont illuminées au-delà des anges, et embrasées, et élevées de manière continue à la vie intellectuelle dans la mesure de leurs forces. Ces âmes, toutes les fois qu’elles se convertissent à cette sorte de vie, sont dites vivre sous le règne de Saturne tant qu’elles vivent par l’intelligence.[18]

Selon cette lecture, le règne de Jupiter, c’est donc la vie active et sensuelle, qui s’inscrit dans un monde sensible ; mais le règne de Saturne, c’est la vie des âmes illuminées par la lumière de l’intelligence divine. Leurs récompenses ne sont pas promises dans un au-delà eschatologique, mais dans le quotidien de la vie :

C’est pourquoi elles sont dites spontanément régénérées dans cette vie pour la raison qu’elles se sont transformées en mieux de leur propre choix. D’autre part elles sont dites rajeunir de jour en jour, c’est-à-dire que chaque jour, plus sont dénombrés de jours ici, et plus elles s’épanouissent.  De là ce qu’écrit l’apôtre Paul : “L’homme intérieur se renouvelle de jour en jour”.  Enfin, [quand Platon écrit] qu’à elles suffiront les aliments par eux-mêmes à profusion, sous un printemps éternel, c’est parce que ce n’est pas par les sens ou par une discipline de l’action, mais par une lumière intérieure et avec une très grande tranquillité et volupté de vie, qu’elles jouiront de l’étonnant spectacle de la vérité même.[19]

Le rajeunissement promis par l’âge de Saturne, c’est donc le renouvellement au quotidien des âmes qui se laissent guider par la lumière divine. Quant au printemps éternel, c’est la tranquillité d’âme et la jouissance du spectacle de la vérité qui résultent de ce choix de vie.

Ficin exprime les mêmes conceptions dans une lettre à Laurent le Magnifique, que nous avons déjà eu l’occasion d’examiner (voir le trente-quatrième chapitre), intitulée “Par quelles régions du ciel les âmes descendent-elles et montent-elles ?” Dans cette lettre, Ficin opposait deux portes par lesquelles les âmes passent du ciel à la terre et inversement. La porte du Cancer associée à la Lune, dite « porte des mortels », était la voie descendante, par laquelle les âmes s’incarnent dans le monde terrestre. Elle est associée, comme le règne de Jupiter, à l’âme du monde et à la génération. L’autre voie, appelée porte du Capricorne, est la voie ascendante, par laquelles les âmes remontent au ciel :

Cependant ils appelaient le Capricorne, qui est opposé au Cancer, la porte des dieux. Car c’est à travers celle-là, pensent-ils, que les âmes purifiées retournent à la patrie céleste. Puisque, de même qu’elles descendent en raison du désir de génération, de même elles montent en retour en raison du désir de contemplation. Or tous les astrologues s’accordent avec les Platoniciens sur le fait que la source de la contemplation divine – ou du moins celui qui la signifie – est Saturne, maître du Capricorne.[20]

À nouveau dans cette lettre, Saturne est associé à la contemplation et au retour des âmes au ciel.

Il est tentant ici de mettre en regard les deux cartes du tarot de Marseille qui semblent illustrer ces deux voies opposées : la Lune, en tant que porte des humains, par laquelle les humains s’incarnent dans le monde et le Jugement, en tant que porte des dieux, par laquelles les âmes retournent au ciel (fig. 1)

Fig. 1. Nicolas Conver, La Lune (à gauche) Le Jugement (à droite), 1760.

S’opposant à la porte des humains, la carte du Jugement pourrait bien être une image de la porte des dieux, voie de la contemplation associée à Saturne, par laquelle les âmes trouvent le perpétuel renouvellement et la tranquillité grâce à leur choix de vie. Pour nous en assurer, il convient toutefois que nous portions le regard sur les éléments que nous n’avons pas encore considérés dans la composition : les deux personnages qui sont hors de la fosse, face à l’homme qui en émerge.

À suivre dans la septième partie : une allégorie mosaïque.


[1] Politique, 268e-274d.

[2] Politique, 269a.

[3] Politique, 269c.

[4] Politique, 269b.

[5] Politique, 271e-272a.

[6] Politique, 272e.

[7] Politique, 269d. Cf. L. Brisson, Interprétation du mythe du Politique, in Idem, Lectures de Platon, Paris, Vrin, 2000, pp. 180-181.

[8] Politique, 270d.

[9] Politique, 273e.

[10] Politique, 274b.

[11] Politique, 274c.

[12] Politique, 272b.

[13] Ficin, Théologie platonicienne, XVIII, 9, cit., p. 222.

[14] Politique, 271b (traduction Léon Robin).

[15] Ficin, Divus Plato, Florence, Miscomini, 1491, f. 70 v.

[16] Cf. Proclus, Commentaire sur le Timée, I, 69, 22-29, éd. et trad. A. J. Festugière, Paris, Vrin, 1966, pp. 104-105.

[17] Ficin, Divus Plato, cit., f. 70 v.

[18] Ibidem.

[19] Ibid. Les mêmes idées sont également développées en Ficin, Théologie platonicienne, XVIII, 8, cit., p. 205.

[20] Ficin, Opera omnia, Bâle, Henricpetri, 1576 ; réimpr. Paris, Phénix, 2000, p. 917. 


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