35 – LE PRIX DE LA POMME – TROISIÈME PARTIE

Suite de la deuxième partie.

Troisième partie : La face de Dieu

Toujours dans l’avant-dernier chapitre du dernier livre de la Théologie platonicienne, Ficin nomme à deux reprises la puissance qui appellera les corps à se relever à la fin des temps. Dans l’une des occurrences, il l’appelle simplement « Dieu » :

Enfin, quand la course du ciel, qui donne naissance à tout, sera accomplie, rien ne prendra plus naissance, mais tous les corps des hommes, pour lesquels tout était engendré auparavant, se relèveront de la terre sur l’ordre de Dieu.[1]

Cependant, à peine quelques lignes plus haut, il qualifie aussi cette puissance de « divine Providence » :

Platon, dans son Politique, dit qu’après la course actuelle et fatale de l’univers, les âmes des hommes, sur l’ordre et à l’appel de Dieu reprendront les corps qu’elles ont perdus durant cette course, afin que de même que sur l’ordre du destin les corps humains étaient jadis tombés sur terre, de même sur l’ordre de la divine Providence ils ressortiront de terre et revivront.[2]

Ainsi, pour Ficin, au moment de cet appel à la résurrection, Dieu semble se confondre avec sa Providence. Or, dans l’épisode 28, nous avons identifié dans différents écrits de Ficin une divinité de la Providence, qu’il appelle aussi parfois Justice, et que nous avions reconnue dans la carte de la Justice du tarot de Marseille. D’autre part, dans l’épisode 34, nous avons mis en évidence le caractère divin de la figure solaire dans la carte du Soleil du tarot de Marseille.

Ainsi, la lecture de Ficin nous permet-elle de repérer la présence de Dieu dans les trois cartes : dans la Justice en tant que Providence divine, dans le Soleil en tant que référent de l’amitié authentique, dans le Jugement en tant que puissance appelant à la résurrection.

Il est fascinant d’observer, dans ces trois cartes, le même visage impassible, comme une image de la face de Dieu (fig. 1).

Fig. 1. Comparaison entre les visages  : de l’ange dans le Jugement (à gauche)  ; de la figure solaire dans le Soleil (au centre) et du personnage de la Justice (à droite).

Les trois aspects de la face divine – Soleil, Justice et Jugement – se retrouvent dans un court passage du commentaire de Ficin sur les lettres de saint Paul. Paul parle du Jugement divin : « Par ton endurcissement et l’impénitence de ton cœur, tu amasses avec toi un trésor de colère, au jour de colère où se révélera le juste Jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres. »[3] Ficin cherche à montrer que cette écriture s’accorde avec l’ancienne théologie qui avait été professée avant l’avènement du Christ. Il rapporte aux mots de Paul l’image du Soleil de justice, qu’il emprunte au prophète biblique Malachie, ce qui lui permet de convoquer un hymne orphique au Soleil :

Or le Jugement divin est double : l’un qui sera universel pour tous à la fin des temps ; mais l’autre, particulier à chacun, qui se manifestera après la fin de la vie présente. Ici, il [Paul] semble traiter des deux jugements et il est dit que chacun des deux se produit “un jour” et “avec la révélation” : “un jour”, certes, parce qu’au Jugement divin, lequel est appelé précisément “Soleil de Justice”,[4]  chaque chose sera visible : mais aussi “avec la révélation” puisque dans l’âme les flétrissures de tous les pécheurs s’affichent comme imprimées. Sur le Soleil divin, Orphée dit “Tu vois au-dedans de tout, tu écoutes au-dedans de tout, tu répartis tout.”[5]

Il s’agit donc pour Ficin, dans ce bref passage, du regard de Dieu capable de sonder les âmes avec une vision claire et infaillible. Ces paroles se reflètent parfaitement dans les lignes des yeux des trois figures du tarot de Marseille, dont le regard calme semble traverser la matière. Ficin poursuit en paraphrasant le Gorgias de Platon :

Et Socrate dans le Gorgias semble avoir parlé du jour et de la révélation de cette façon, là où il dit que toutes les âmes viennent au jugement divin sans avocat et nues, présentant les cicatrices et les marques intimes de leurs vices ; et que ces âmes, le juge sévère, les inspectant directement, les séparera et les jugera et fera son choix sans aucune raison de personnes, ou autres conditions quelconques.[6]

Ici encore, la carte du Jugement revient à l’esprit, avec ses personnages nus sous l’ange céleste. Un ange qui avait pour Ficin son rôle à jouer au jour du Jugement, comme en atteste son commentaire sur le quatrième livre des Lois de Platon. Ficin reconnaît dans un passage de ce livre un précepte évangélique tiré de l’Évangile de Mathieu annonçant que les humains devront rendre compte, à l’heure du Jugement, de toute parole sans fondement.[7] Alors que ni le texte de Platon, ni celui de Mathieu n’évoquent ici la présence d’un ange, Ficin l’insère dans son commentaire :

Or, ce précepte de l’évangile est introduit, à savoir qu’il faudra rendre raison de l’exacte raison des vaines paroles au juge divin, dont l’ange nous dirige, comme représentant et ministre du juge suprême, de sorte qu’il nous détourne des choses honteuses, nous appelle aux choses honnêtes, et nourrit et délecte par la tranquillité de la conscience ceux qui sont d’accord, mais il maltraite ceux qui sont en désaccord par la perturbation de la conscience.[8]

Pour Ficin, par conséquent, au jour du Jugement, les humains sont dirigés par l’ange de Dieu, qui agit comme représentant et ministre du Juge suprême. C’est sans doute ce que nous retrouvons dans la carte du Jugement du tarot de Marseille.

Fig. 2. Nicolas Conver, Le Jugement, 1760. Mise en évidence de l’ange.

Mais pourquoi Ficin introduit-il ici un représentant angélique du juge suprême alors que, dans les textes qu’il cite en référence, ni Matthieu ni Platon n’avaient mentionné d’ange ?

À suivre dans la quatrième partie.


[1] Ficin, Théologie platonicienne, XVIII, 9, cit., p. 226.

[2] Ibidem.

[3] Rom. 2 5.

[4] Mal. 3 20 : « Mais pour vous qui craignez mon nom, le soleil de justice brillera avec la guérison dans ses rayons. »

[5] Ficin, Commentarium in epistolas Pauli, éd. D. Conti, Torino, Aragno, 2018, pp. 78-79.

[6] Ficin, Commentarium in epistolas Pauli, cit., p. 79.

[7] Lois, IV, 719bd :  Cf. Mathieu 12 36 : « Or je vous le dis : de toute parole sans fondement que les hommes auront proférée, ils rendront compte au jour du Jugement. »

[8] Ficin, Divus Plato, Florence, Miscomini, 1491, f. 231 r.


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